La danse de la réalité

hermann-hesse-voyant«-(…) Je ne peux pas danser un shimmy, ni une valse, ni une polka, ni toutes ces choses-là dont je ne sais plus le nom; de ma vie je n’ai appris à danser. Voyez-vous maintenant, que tout n’est pas aussi simple que vous le croyez?»

La belle fille sourit de ses lèvres rouge sang et secoua sa tête ferme, coiffée à la garçonne. En la regardant, je crus m’apercevoir qu’elle ressemblait à Rose Kreisler, la première jeune fille dont, adolescent, je m’étais épris. Mais Rose était, je m’en souvenais, brune et hâlée. Non je ne savais pas qui elle me rappelait, cette étrangère, sinon quelqu’un de ma prime jeunesse, de mon adolescence.

«Tout doux, fit-elle, tout doux. Alors tu ne sais pas danser? Du tout? Pas même un one-step? Et, avec ça, tu affirmes que tu t’es donné dans la vie Dieu sait combien de peine! Eh bien, tu as menti, mon petit! A ton âge, tu ne devrais plus le faire! Comment, tu oses dire que tu t’es donné du mal dans la vie, quand tu ne sais même pas danser?

Mais puisque je ne peux pas! Je n’ai jamais appris.

Mais tu as appris à lire et à écrire, hein, et aussi à compter, et sûrement le latin et le français, et toutes sortes de choses? Je parie que tu as traîné à l’école dix ou douze ans, que tu as fait des études par-dessus le marché et que tu as un titre de docteur et que tu connais l’espagnol ou le chinois? Ose dire que ce n’est pas vrai! Mais le petit bout de temps et d’argent pour un cours de danse, ça t’a toujours manqué, hein?

Ce sont mes parents, me justifiai-je. Ce sont eux qui m’ont fait apprendre le latin, le grec et tous ces trucs-là. Mais ils ne m’ont jamais fait apprendre à danser; chez nous, ce n’était pas la mode, mes parents eux-même n’ont jamais dansé

Elle me regarda froidement, pleine de mépris et, de nouveau, dans son visage, quelque chose parla qui me rappelait ma première jeunesse.

Hermann Hesse, Le loup des steppes (traduction Juliette Pary)