Yes we CAN

La musique de CAN serait-elle dangereuse pour la santé mentale ? La question est loin d’être aussi stupide qu’il y paraît. Après tout, le groupe a tout de même réussi à épuiser successivement ses deux chanteurs. L’un comme l’autre mettront quelques années à se relever d’une aventure riche mais éprouvante.

Le premier à tenter sa chance est un américain du nom de Malcom Mooney. Sculpteur de son état, ce colosse de deux mètres tiendra tout juste deux ans avant de rentrer en catastrophe aux Etats-Unis. On peut entendre sa voix inquiétante sur l’excellent Monster Movie (1969).

L’arrivée de son successeur se fait dans des conditions rocambolesques. La scène se déroule à Munich. CAN doit se produire le soir même dans l’une des salles les plus importantes de la ville. Ce concert est déterminant pour la suite de leur carrière. En attendant de monter sur scène, les musiciens ont quartier libre. Holger Czukay et Jaki Liebzeit, les deux fondateurs du groupe, profitent de leur après-midi pour flâner en ville. La conversation roule sur le départ de Mooney. C’est tout de même embêtant cette histoire… L’un d’eux avise alors un clochard insolite. Torse nu, une chevelure d’ébène qui lui descend jusqu’aux fesses, le jeune asiatique est occupé à brailler des inepties tout en maltraitant rageusement une guitare. Les deux hommes échangent un regard complice. Ils ont trouvé leur nouveau chanteur.

Quelques heures plus tard Damo Suzuki monte sur scène. Le concert est un désastre mais l’alchimie musicale fonctionne à merveille. L’histoire de CAN peut commencer. L’extravagant japonais participera à l’enregistrement des trois chefs d’œuvre du groupe : Tago Mago (1971), Ege Bamyasi (1972) et Future Days (1973).

Le destin de ce cher M. Suzuki se joue décidément au hasard des rues. En novembre 1973, il se fait alpaguer par une superbe jeune femme. Elle est témoin de Jehova. Le coup de foudre se double rapidement d’une conversion. Du jour au lendemain, Damo abandonne donc le Krautrock pour se consacrer corps et âme à l’exégèse biblique.

Pour CAN c’est un coup dur. Les membres du groupe songent sérieusement à tout arrêter. Le plaisir de jouer l’emporte cependant sur toute autre considération. Renonçant à remplacer leur irremplaçable chanteur, le groupe décide de continuer en quatuor. Le clavier Irmin Schmidt et le guitariste Michael Karoli se chargeront désormais des parties vocales. Sans être extraordinaire, le résultat tient parfaitement la route.

Soon Over Babaluma est le premier album que CAN enregistre dans ces nouvelles conditions. Le groupe se met au travail au début de l’été 1974. Le temps est radieux. La vaste baie vitrée du studio laisse entrer des flots de lumière. De l’aveu même de Michael Karoli, ces conditions influèrent profondément sur leur musique. Soon Over Babaluma est sans conteste l’un de leur album les plus joyeux. C’est sans doute l’une des raisons pour laquelle le disque déplaît tellement aux fans de la première heure.

Venus du jazz ou de la musique classique, les membres de CAN ont une légère propension à se prendre très au sérieux. En l’absence d’un trublion de la trempe de Damo Suzuki, Holger Czukay craint que le groupe ne cède à son goût de la virtuosité et du perfectionnisme. Cette inquiétude n’est pas sans fondement. Elle s’avère cependant très exagérée.

Si les compositions de Soon Over Babaluma sont plus structurées que d’habitude, elles n’ont en revanche rien perdu de l’exubérance caractéristique du groupe. Construite autour de longues improvisations retravaillées en studio, la musique de CAN a longtemps laissé une grande place aux hasards et aux accidents sonores en tout genre. De ce point de vue, Soon Over Babaluma est beaucoup plus conventionnel. Présentant un équilibre idéal entre mélodie et dissonance, composition et improvisation le disque est beaucoup plus accessible que ses prédécesseurs.

Soon Over Babaluma fait la part belle aux percussions. Le groupe y incorpore avec bonheur des rythmes latins et orientaux. Le très dynamique Come Sta La luna donne un bon aperçu de ce nouveau style. Avec Soon Over Babaluma, CAN réussi à s’imposer définitivement en dehors des frontières allemandes. Le groupe connaît même un vrai succès populaire en Grande Bretagne. Pete Shelley des Buzzcocks et Johnny Rotten des Sex Pistols en resteront marqués à vie. Ils sauront d’ailleurs s’en souvenir le moment venu.

Il n’y a jamais très loin du succès au déclin. Album de la consécration, Soon Over Babaluma est aussi un chant du cygne. Les années suivantes verront CAN perdre à jamais la vitalité et l’exubérance de ses débuts. Si le groupe ne se sépare pas avant 1979, le reste de sa production ne dépassera jamais le niveau de l’anecdotique. Sic Transit Gloria Mundi.

Little Nameless Nemo