Fabrice Jordan -Conversation sur le TAO 道

道 

«So let us not talk falsely now, the hour is getting late» (Bob Dylan)

Fabrice Jordan est le suisse parfait. iPhone dans une main, mousse au chocolat dans l’autre, il est fiable, précis et posé.

Médecin généraliste et acupuncteur, il se passionne pour le Tai Ji qu’il pratique et enseigne depuis de très nombreuses années. Profondément engagé dans le Taoïsme, il est aujourd’hui l’un des élèves de l’enseignant chinois Liu Yuan Tong, disciple de la 19ème génération Longmen Quanzhen.

Ouvert d’esprit, Fabrice préside l’association Transverse dont l’un des buts est de favoriser le dialogue entre différentes traditions spirituelles. C’est dans le cadre de l’un des séminaires organisés par cette association que j’eus l’occasion de le rencontrer pour la première fois. J’ai immédiatement été séduit par son intelligence, sa gentillesse et son bon sens. Fabrice est en outre doté d’une qualité rare: son rire sonne juste. A lui seul, ce détail aurait déjà suffi à éveiller mon intérêt et ma sympathie.

Aussi serviable qu’à son habitude, Fabrice a immédiatement accepté ma demande d’interview. Restait à trouver le moyen de caser ce nouveau rendez-vous dans son agenda si chargé… Le mieux était sans doute que je me débrouille pour le rejoindre brièvement en Suisse cet été. Nous aviserions le moment venu…

Il y a dix jours, mon cher ami Philippe et moi sommes joyeusement attablés à la terrasse du Baron Rouge. Nous y dégustons un excellent vin blanc en profitant d’un beau soleil. C’est alors que je reçois un mail de Fabrice. Il est de passage à Paris et a un créneau à me proposer. Je peux le rejoindre à 21h45.

Cette opportunité m’effraie autant qu’elle me ravit A ce stade, je n’ai même pas encore commencé à réfléchir aux questions que je pourrais lui poser…

L’échange suivant s’apparente donc davantage à une conversation à bâtons rompus qu’à une interview proprement dite. L’heure tardive nous dispensant des mondanités, j’ai formulé mes questions de manière franche et directe. Je n’ai jamais eu pour but de contredire mon interlocuteur. J’ai seulement essayé de le pousser un peu dans ses retranchements afin de le forcer à clarifier et à approfondir encore son propos.

(N.B. Fabrice me précise que le mot Tao devrait normalement s’écrire Dao. Pour ne pas compliquer les choses, nous avons cependant choisi de conserver l’orthographe la plus habituelle.)

Toutes les photos illustrant cet article sont l’oeuvre de Cédric Bregnard

Frédéric Blanc: Comme je te l’ai dit, je n’ai strictement rien préparé. Je ne sais absolument pas quelles sont les questions que je vais te poser…

Fabrice Jordan: C’est très bien! (rires)

F.B.: Ben, moi ça ne me rassure pas du tout (rires)… Je te propose de commencer par une question très simple. Comment en es-tu venu à t’intéresser au Taoïsme?

Fabrice Jordan: D’un point de vue purement formel, je dirais que j’ai rencontré le Taoïsme le jour où j’ai rencontré mon maître. Ça s’est passé lors d’un voyage en Chine que j’ai effectué en 2007. Je suis rentré dans ce temple et là, j’ai eu une espèce de coup de foudre pour cet homme… C’était un coup de foudre réciproque… Une rencontre, quoi. D’un autre côté, j’avais déjà rencontré le Taoïsme depuis belle lurette. Je ne m’en étais simplement pas rendu compte. Je faisais du Taoïsme comme M. Jourdain de la prose… Le Taoïsme est présent en Occident depuis le début des années 80. Comme la plupart des gens ne sont en contact qu’avec l’une de ses branches, ils ne l’identifient pas en tant que tel. Il n’en reste pas moins que ceux qui pratiquent le Tai Ji, le Qi Gong, le Feng Shui mais aussi l’acupuncture ou la médecine chinoise, pratiquent une discipline profondément ancrée dans le Taoïsme. Je pourrais donc aussi te répondre que j’ai rencontré le Taoïsme quand j’avais 20 ans… C’était en 1991. J’ai tout de suite accroché… J’ai pratiqué le Tai Ji et une forme occidentalisée de méditation taoïste pendant près de 17 ans. Aussi étonnant que cela puisse paraître, je n’ai jamais vraiment soupçonné l’origine de ces pratiques avant ce fameux voyage en Chine. C’est alors que je me suis rendu compte que ces enseignements étaient reliés à un corpus spirituel très vaste et très ancien que l’on nomme le Taoïsme.

F.B.: 17 ans de pratique! Qu’est-ce qui t’a donné envie de t’investir à ce point dans le Tai Ji?

Fabrice Jordan: C’est difficile de répondre à cette question (grand sourire). C’est un peu comme quand tu tombes amoureux. Tu sais clairement ce que tu veux mais si on te demande pourquoi tu le veux tu n’es pas vraiment capable de répondre… Ce qui est sûr, c’est que j’aime beaucoup cette pratique. Elle me correspond beaucoup… J’ai spontanément tendance à entrer en relation avec le monde de manière kinesthésique. C’est sans doute ça qui m’a attiré vers le Taoïsme. C’est une spiritualité très intuitive, très corporelle. J’avais besoin de ça. De manière plus simple, je pourrais aussi te répondre que je pratique le Tai Ji parce que cela me fait plaisir. C’est une pratique très agréable.

F.B.: Tu dis que tu entres en relation avec le monde de manière kinesthésique. Est-ce que tu peux m’en dire un peu plus?

Fabrice Jordan: Bien sûr… Je remarque que je suis très sensible à la façon dont les gens se tiennent… à leur manière de bouger, d’évoluer dans l’espace… Si je veux essayer de comprendre quelqu’un, je vais d’abord observer la manière dont il se déplace. Pour moi c’est beaucoup plus important que ce que la personne peut dire ou même faire. C’est une manière plus directe d’entrer en rapport avec les gens et les choses et cela m’apporte plus d’informations qu’une approche purement intellectuelle.

F.B.: Tu as employé tout à l’heure deux expressions très fortes. Tu parles de «coup de foudre» pour décrire la rencontre avec ton maître spirituel et lorsque tu évoques ta découverte du Tai Ji, tu dis que tu en es tombé «amoureux».

Fabrice Jordan: Bon… (rires)… C’est vrai que j’utilise assez volontiers ce vocabulaire. Les gens qui ne me connaissent pas trop ont l’impression que je suis plutôt quelqu’un de calme, de posé… En réalité, je suis quelqu’un de très passionné. Si je regarde les grandes décisions que j’ai prises dans ma vie, je vois une série de coups de foudre. Ce sont toujours des évidences du coeur qui m’ont aidé à avancer, pas des réflexions interminables. Ma rencontre avec le Tai Ji ne fait pas exception à la règle. Je suis tombé sur un livre dans une librairie de Lausanne. Je venais alors de quitter un premier instructeur de karaté qui enseignait des techniques de Ki à la manière de Morihei Ueshiba, le grand maître d’aïkido. A ce moment-là, il était vital pour moi d’approfondir ce que j’avais appris. J’ai donc dévoré ce bouquin. Pour moi, ce livre a été une révélation, un immense coup de foudre. J’ai immédiatement écrit à l’auteur pour en savoir plus… (rires)… Je ne suis pas un tiède… Je crois que c’est une qualité qui plaît aux instructeurs. Ceux qui ont quelque chose à transmettre ont besoin de rencontrer des gens qui se passionnent pour ce qu’ils enseignent. Ils ont besoin de sentir chez leurs élèves ce que Swami Prajnanpad aurait appelé une «impérieuse nécessité». C’est une belle expression. Elle traduit bien ce que je ressens quand je rencontre une chose qui me passionne. Alors quand j’en parle, j’ai tendance à employer un vocabulaire qui vient du coeur… (sourire).

F.B.: (silence) Pourrais-tu revenir sur les circonstances dans lesquelles tu as rencontré ton maître spirituel? J’ai pas très bien compris… Tu étais en Chine, tu es rentré dans un temple… Mais qu’est-ce que tu foutais en Chine?

Fabrice Jordan: (rires)… Lorsque j’ai décidé de faire ce voyage en Chine, je venais de quitter un deuxième instructeur de Tai Ji. Je m’étais beaucoup investi dans son école puisque j’y avais enseigné le TaiJi et la méditation pendant une quinzaine d’années. J’avais peu à peu gravi les échelons de la hiérarchie interne… J’ai fini par quitter l’école parce qu’elle ne correspondait plus à mes besoins et qu’elle ne répondait pas aux questions de plus en plus lancinantes qui étaient devenues les miennes. A un moment donné, j’étais trop en porte-à-faux avec le système… Je n’avais plus d’autres solutions que de le quitter… En partant, je me suis interrogé sur ce que j’avais appris pendant ces quinze ans. J’ai commencé à faire des recherches sur les maîtres qui avaient formé l’instructeur de cette école. J’ai retrouvé des gens… je suis allé les interroger… Cette quête a duré environ six mois. C’était presque devenu obsessionnel… Je voulais comprendre quelle était l’origine des pratiques que j’avais apprises et enseignées… Petit à petit, j’ai compris que tous ces enseignements faisaient vraiment partie intégrante du Taoïsme. Il m’a paru alors évident que je devais me rendre en Chine… Je me suis donc inscrit à un voyage organisé… Ça n’était pas si anodin que ça comme voyage… Il durait trois semaines et il n’y avait que des visites de temples prévues au programme… Nous sommes allés visiter des temples bouddhistes, des temples tibétains, quelques temples taoïstes… C’est en arrivant dans l’un d’eux, celui de Maître Liu, que j’ai enfin compris pourquoi j’avais entrepris ce voyage. J’étais parti en suivant une intuition… cette «impérieuse nécessité» dont nous parlions à l’instant… J’aurais été bien en peine de l’expliquer lors de mon départ… C’est au moment où je me suis trouvé en présence de Maître Liu que j’ai enfin compris ce qui se passait… C’est devenu une évidence.

F.B.: Au moment où tu rencontres Maître Liu tu as déjà une très longue pratique du Tai-chi derrière toi. Penses-tu que cela ait joué dans la qualité de cette rencontre?

Fabrice Jordan: Très certainement. Je pense d’ailleurs que je n’aurais pas rencontré ce maître là en Chine si je n’avais pas eu ces 17 années de pratique à mon actif. Pendant très longtemps, je me suis inscrit dans une logique dont le but était d’apprendre toujours plus, d’essayer d’acquérir encore une technique de plus et de perfectionner celles que l’on maîtrisait déjà… Je n’irais pas jusqu’à dire que c’était une sorte de matérialisme spirituel mais quand même… Il faut être honnête… (silence)… A un moment donné, ce système m’a semblé vain… J’en suis arrivé à un point où je n’avais plus envie d’accumuler mais de me délester… C’est à ce moment-là que j’ai entrepris ce voyage en Chine. J’étais arrivé à un point de bascule et j’amorçais ma descente… Autrement dit, je commençais déjà à me délester de certaines choses… Je n’avais cependant pas encore reçu la confirmation que ce dépouillement était bien la suite du chemin… L’une des premières choses dont a parlé mon maître est une notion que dans le vocabulaire technique du taoïsme on appelle «le ciel antérieur» (先天) par opposition au «ciel postérieur» (后天)… Le but de toute la pratique taoïste est de retourner dans le ciel antérieur. Ce que les taoïstes nomment le ciel postérieur désigne le monde de la manifestation et de la dualité. C’est aussi l’ensemble des choses, grossières et subtiles, que l’on peut accumuler… Lorsque l’on commence à passer dans le ciel antérieur, cela devient un peu plus intangible… Il n’y a plus rien à toucher ou à accumuler… On assiste à nouveau à une sorte d’irruption du mystère dans la vie… Les propos de Maître Liu ont eu une immense résonance en moi. C’est comme s’il disait de manière très précise ce que je ressentais encore de manière confuse… De son côté, Maître Liu a clairement senti l’impact que son enseignement avait sur moi.

F.B.: (silence) Dois-t-on obligatoirement passer par le ciel postérieur avant de regagner le ciel antérieur ? Autrement dit, est-il obligatoire d’arriver à un certain niveau d’accumulation avant de commencer à se délester?

Fabrice Jordan: Fondamentalement, je pense qu’aucune étape n’est obligatoire. Ceci dit, certaines étapes sont tout de même courantes voire «normales». La plupart des pratiquants ont besoin de commencer par se construire une base solide pour grandir… Et bien entendu, cette base est d’abord matérielle. Pour avancer, ils doivent d’abord pouvoir sentir qu’ils ont acquis une certaine indépendance dans la vie, qu’ils subviennent à leur propres besoins et qu’ils sont capables de répondre de manière adéquate aux besoins des systèmes dans lesquels ils sont insérés. Au fond, c’est du bon sens… Cela évite que la spiritualité ne devienne une forme de fuite. Certains pratiquants qui se sentent dépassés par les exigences de leur vie matérielle ou relationnelle vont avoir tendance à aller valider des compétences beaucoup plus informelles, et souvent invérifiables, dans le domaine spirituel. Le passage par le «ciel postérieur» n’est donc pas obligatoire mais il est quand même plutôt habituel. (sourire) Il est évidemment plus facile de lâcher quelque chose que l’on a que quelque chose dont on a toujours été frustré. (silence) Dans le Taoïsme on parle traditionnellement de trois étapes principales qui sont celles du Jing (), du Qi () et du Shen ( ). La dernière étape, celle du Shen, relève du domaine de la conscience. La première, celle du Jing, est assez liée à la matière. Symboliquement, elle est située dans le bas du corps… Comment dire… Tout le monde comprend qu’un arbre majestueux a besoin d’avoir des racines profondes pour s’ancrer solidement dans le sol et grandir. Si tu négliges la dimension matérielle de l’existence, tu vas, à un moment ou un autre, te rendre compte que cela limite ta croissance dans des domaines plus subtils de ton existence…

F.B.: Puisqu’on en parle, quelle était ta situation matérielle au moment où tu as rencontré Maître Liu?

Fabrice Jordan: En 2007, j’étais déjà médecin. J’avais terminé l’ensemble de ma formation hospitalière y compris ma spécialisation en «médecine interne» (j’ignore si ce genre de terminologie existe en France). Je venais de quitter l’hôpital pour ouvrir un cabinet privé. D’un point de vue matériel, j’étais donc vraiment tranquille. C’est drôle quand j’y pense… Au moment de ma rencontre avec Maître Liu, je tenais vraiment la route sur le plan matériel, psychologique etc… J’avais l’impression de vraiment m’appartenir. Après avoir osé quitter mon école de Tai Ji, j’en étais arrivé à la conviction que je n’avais plus besoin de maître. Et c’est juste au moment où je me dis ça, que je rencontre pour la première fois un homme à qui je peux vraiment reconnaître une qualité de maître… Avant Maître Liu, j’avais déjà eu deux enseignants mais j’avais toujours gardé une certaine distance avec eux… J’avais toujours refusé de faire «entièrement reddition»… Je leur donnais peut-être 80 ou 85% de moi mais je m’arrangeais pour qu’une partie de moi reste inatteignable ou protégée… Je me gardais une porte de sortie pour déguerpir en cas de nécessité… C’est paradoxal…C’est au moment où je pense n’avoir plus besoin de maître que je deviens vraiment capable de faire «reddition complète» vis à vis de quelqu’un… Cela vient aussi du fait que c’est la première fois que je rencontre quelqu’un en qui je peux avoir une confiance complète… Avec Maître Liu, je ne me sens en danger nulle part…

F.B.: Peux-tu expliquer pour quelle raison tu arrives à lui faire confiance?

Fabrice Jordan: Je suis quelqu’un de particulièrement intuitif. J’ai la chance d’avoir une bonne boussole intérieure. C’est une qualité que j’ai héritée de ma mère. Je sens parfois les choses avant même de comprendre ce qui se joue réellement… Un pressentiment suffit à m’alarmer. Quand quelque chose n’est pas ajusté chez quelqu’un, je le décèle en général très vite. Je me suis donc toujours tenu sur mes gardes avec mes deux premiers instructeurs. La suite a confirmé que j’avais raison parce qu’il y a eu des dérives, des déviations de pratique importantes…Mais avec Maître Liu, j’ai confiance. Ce n’est pas pour cela que je dirais qu’il est parfait en tant qu’être humain. Je ne m’attends d’ailleurs plus à ce qu’un maître possède une telle qualité sur le plan existentiel. Ce qui me donne confiance c’est qu’il n’a pas besoin de moi… Maître Liu est un homme d’une grande bonté, qui se met vraiment à la disposition de ses élèves… Il n’a pas d’autre but que la croissance de ses disciples. J’ai aussi le sentiment qu’au fond, le fait que je sois là ou pas lui est égal. Ça peut paraître bizarre de dire ça, mais moi, ça me rassure beaucoup (rires). Ce qui est étonnant chez lui, c’est que tu ne peux pas vraiment entrer en conflit avec lui. Il n’offre aucune prise à ton agressivité… C’est comme si cela était immédiatement transformé en autre chose…

F.B.: Parlons un peu du Taoïsme en lui-même… C’est un peu ardu comme philosophie, non? Je me souviens d’avoir assisté il y a deux ans à un séminaire de Maître Liu en Suisse et de n’avoir strictement rien compris à ses explications. Pas un mot! Cela me rendait littéralement fou de rage… C’était très curieux parce qu’en même temps, je me rendais bien compte que Maître Liu est un pédagogue patient et plein de bonne volonté… Je me rendais surtout compte que j’avais à faire à un homme profondément bon… Mais ses explications sur l’alchimie interne et la culture de la perfection me passaient très largement au-dessus de la tête. Quand j’écoutais Arnaud Desjardins ou Lee Lozowick, j’avais au moins l’impression (ou l’illusion) de comprendre quelque chose… Mais là, RIEN. Cela m’a mis dans une colère noire. J’avais l’impression de devenir fou!

Fabrice Jordan: (rires) C’est vrai que le Taoïsme n’est pas une spiritualité très facile d’accès… Cela saute particulièrement aux yeux lorsque l’on s’engage dans le taoïsme «complet» et non dans l’une de ses formes occidentalisées… Il faut garder à l’esprit que le Taoïsme est issu d’une culture qui repose sur des paradigmes très différents de la nôtre. Notre pensée occidentale moderne est fondée sur Descartes, la philosophie du siècle des lumières et le rationalisme matérialiste du XXème. Les taoïstes ne partagent pas du tout cette culture-là et leur compréhension du réel diffère très nettement de la nôtre. Ils ne s’intéressent pas aux objets en eux-mêmes mais aux transformations incessantes de ces objets et aux relations qu’ils entretiennent entre eux. Le vocabulaire qu’ils ont forgé au fil des siècles est donc très différent du nôtre…Cette barrière de la langue constitue un obstacle réel qu’il ne faut pas sous-estimer… Mais comme tu l’as très bien dit, les écoles occidentales ont un problème inverse : quand Arnaud Desjardins enseigne, on peut avoir l’illusion de le comprendre facilement parce qu’il manie un langage et des concepts qui nous ont l’air familiers. On croit donc le comprendre alors qu’il parle d’une réalité qui nous est radicalement étrangère. Cette réalité est d’un autre ordre et se laisse très mal appréhender par les mots. Lorsque l’on se confronte au Taoïsme, les choses sont d’un abord plus compliqué, mais, sauf gros trouble cognitif, on sait que l’on ne comprend pas… Du coup, on est obligé de se brancher sur une autre forme d’écoute. D’un côté, on est contraint de s’interroger vraiment sur le sens des concepts qui nous sont présentés. D’un autre côté, on est obligé de mettre son intellect entre parenthèses. C’est particulièrement vrai lorsque l’on maîtrise très mal le chinois. Lorsque je suis en Chine, je n’ai pas toujours la possibilité d’obtenir une traduction intégrale des enseignements qui nous sont délivrés. Je suis donc obligé d’écouter avec le coeur. J’utilise également cette « énergie » que l’on connaît moins bien en Occident parce qu’elle a été plus ou moins refoulée par l’usage exclusif de l’intelligence rationnelle et que les chinois nomment le Qi. Le Qi véhicule des informations sous forme de vibrations subtiles, infraverbales… J’ai appris à le considérer comme une source d’informations aussi riche que le langage… Ce que je dis peut surprendre. C’est vrai que nous avons perdu l’habitude d’écouter le corps. Selon certains psychologues, l’être humain reçoit 65% des informations du monde extérieur de manière non verbale. Je me souviens d’une étude qui prouve que le champ magnétique du coeur est 5000 fois plus fort que celui du cerveau. Ceci explique que quand tu te trouves dans une voiture avec ta conjointe en colère, tu sens très bien le malaise, même si aucun mot n’est échangé…Les champs vibratoires du cœur interagissent en absence de tout langage. Cela explique aussi que même lorsque tu ne comprends rien verbalement à un enseignement tu peux tout de même percevoir les qualités et vibrations du coeur du maître et t’y relier. Tu reçois donc quand même une «information» mais elle n’est pas verbale. Elle est plutôt de type «vibratoire». Cette information peut être aussi agissante, sinon plus, qu’une information verbale. Il va de soi que tu seras un bien meilleur récepteur si tu n’es pas complètement barricadé sur le plan émotionnel ou bloqué dans ton intellect. (silence) Tu vois, je ne nie pas du tout l’obstacle que constitue la confrontation avec une langue et une culture qui nous sont radicalement étrangères. Mais cette barrière présente aussi quelques avantages paradoxaux…

F.B.: Si l’on veut s’impliquer profondément dans l’étude du Taoïsme, il faut donc apprendre le chinois?

Fabrice Jordan: Disons que cela relève d’une courtoisie élémentaire. La moindre des choses c’est d’essayer… Bien sûr, il ne faut pas nier la difficulté et rester cool avec soi-même… (rires)… Cultiver un certain sens de l’humour ne fait pas de mal… A titre personnel, il m’est tout simplement impensable de rencontrer un maître chinois et de ne pas faire l’effort d’apprendre sa langue… Je sais que c’est quelque chose que tout le monde n’est pas forcément en mesure de faire ou dont on peut ne pas sentir la nécessité… Encore une fois, il y a autant de voies que de pratiquants… De mon côté, je trouve l’apprentissage du chinois très nourrissant… L’étude des idéogrammes fait travailler le cerveau droit un peu à la manière de la musique… Je sens que ce travail sollicite des zones de mon cerveau auxquelles je n’aurais pas accès autrement et que cela m’ouvre de nouveaux horizons. (silence)… Mais bon, vous avez tout de même une chance énorme d’avoir accès à un enseignement en français. Le fait d’entrer en contact avec une école amie d’origine chinoise peut servir à vous rappeler cette évidence.

F.B.: Très juste. En ce qui me concerne, je ne mesure tout simplement pas ma chance…

Fabrice Jordan: C’est normal… Le poisson ne voit plus l’eau dans laquelle il a tellement l’habitude de nager… Imagine que pour voir mon maître, je suis obligé de fermer mon cabinet pour deux semaines au minimum, que je dois prendre l’avion et engager quelqu’un sur place pour me traduire ses propos… Au final c’est un investissement en temps, en argent et en énergie qui est assez énorme. Vous avez la chance de tout avoir à portée de main… Parfois c’est bien de s’en souvenir.

F.B.: (silence) Au fond, c’est quoi le but de tout ça?

Fabrice Jordan: Du Taoïsme?

F.B.: Oui, de la spiritualité en général… Pourquoi est-ce que tu te donnes tout ce mal?

Fabrice Jordan: Et toi? Tu sais pourquoi tu fais ça? (rires) On fait ça parce qu’on doit le faire. C’est tout. On le fait parce qu’on entend cet appel auquel on ne peut que répondre… Et puis ça rend la vie plus riche, plus dense, plus… vivante… Je n’aime pas donner de réponses trop précises et définitives à ce genre de questions. On risque de perdre le sens du mystère. C’est important de se remettre face au mystère… Si je m’en donnais vraiment la peine, je pourrais te donner mille explications astucieuses… mais la vérité c’est que je n’en sais rien… Je sais simplement que je dois le faire. (large sourire)

F.B.: En France nous sommes très suspicieux vis-à-vis de cette notion de mystère. Nous l’assimilons volontiers à de la mystification. L’irrationnel a mauvaise presse chez nous. Nous considérons qu’il s’agit d’une forme de stupidité ou en tout cas de paresse. Pour beaucoup de scientifiques par exemple, le fait de cultiver le sens du mystère sera vu comme un refus d’aller au fond des choses. On te dira que tu sacrifie la vérité objective à ton monde de fantasmes et l’on verra en toi un fanatique et un terroriste en puissance…

Fabrice Jordan: Oui… Ce n’est pas faux… à un certain niveau… Tout dépend bien entendu de ce que l’on entend par mystère. Si on qualifie de mystère toutes les parts d’ombre que l’on porte en soi et que l’on décrète que le mieux est de ne pas aller explorer ce «mystère» de trop près, il y a de toute évidence un problème de pratique… Tout pratiquant sérieux doit un jour ou l’autre aller se frotter à ses parts d’ombre. Il existe cependant un mystère d’un autre ordre auquel il est essentiel de s’ouvrir. Je ne sais pas comment l’exprimer… Je trouve que les gens qui ont peur de ce mystère s’accrochent à des paradigmes de pensée qui sont dépassés. Cela rejoint le conflit qui oppose la physique newtonienne à la physique quantique… Certaines certitudes qui semblent relever du bon sens sont battues en brèche dès que l’on va plus en profondeur. Aujourd’hui les physiciens quantiques se rendent compte que lorsqu’ils poussent leurs recherches au-delà d’un certain niveau ils accèdent à une zone de connaissance, ou de non connaissance, qu’ils appellent eux-mêmes «la réalité voilée». Au moment où ils arrivent à la fine pointe de la rationalité, le réel se dérobe… Cette impossibilité d’appréhender le réel n’est pas due à un défaut quantitatif de connaissances ou de moyens techniques… Ils butent simplement sur une impossibilité qualitative… Comme s’il était tout simplement dans la nature du réel de ne pas se laisser saisir… Cette constatation rejoint les affirmations des grands mystiques… (silence)… Se confronter au réel, au Réel avec une majuscule, c’est faire face au mystère… Ce qui ajoute à la confusion c’est que nous confondons souvent les pensées «pré rationnelles» et les pensées «post rationnelles». Le mystère dont je parle relève très clairement du «post rationnel». Ce mystère est accessible aux personnes qui ont complètement intégré le niveau de la pensée rationnelle. Elles sont alors en mesure de «dépasser» le rationalisme et d’avoir une vue de plus en plus systémique et intégrative de la vie. Elles peuvent à nouveau faire face au mystère sans perdre leur structure. Beaucoup de gens se situent cependant encore au stade de la pensée «pré rationnelle». Ces personnes sont potentiellement dangereuses. Ce sont elles qui vont être tentées de combattre pour faire triompher le dieu de leur famille ou de leur clan…

F.B.: Notre éducation d’occidentaux nous a habitué à opposer l’esprit au corps. Il s’agit pour nous de deux domaines tellement incompatibles qu’ils semblent s’exclurent mutuellement. Nous sommes d’ailleurs toujours tentés de nous débarrasser de l’un ou de l’autre. Beaucoup de catholiques ont voulu vivre leur foi aux dépends de leur corps, alors que les matérialistes mettent un point d’honneur à nier toute réalité spirituelle. Le Taoïsme pour sa part prend pleinement en compte ces deux réalités et se refuse à les séparer. L’importance qu’il accorde au corps nous étonne. Elle nous paraît même excessive. En écoutant parler Maître Liu, j’avais l’impression d’assister à une conférence sur la médecine chinoise. Je me demandais avec impatience quand nous allions enfin aborder les choses sérieuses… En fait, on ne les aborde jamais… Ou plutôt on en parle depuis le début mais le barbare occidental que je suis ne peut pas s’en rendre compte…

Fabrice Jordan: Tout à fait. Tu as bien résumé les paradigmes très différents sur lesquels se fondent ces deux pensées. Notre pensée est très dichotomique. Nous avons tendance à séparer radicalement l’âme du corps, l’esprit de la matière. Dans la pensée chinoise cette séparation est inconcevable. Le corps et l’esprit sont conçus comme deux réalités étroitement imbriquées l’une dans l’autre. Un chinois ne peut pas imaginer que l’on puisse mener une vie spirituelle intense et profonde en négligeant son corps. Si nous sommes attentifs à notre vécu nous pouvons sans peine vérifier la pertinence de ce point de vue. Notre condition physique a un impact important sur la qualité de notre pratique spirituelle. Je ne parle pas ici des très très grands sages qui deviennent une exception. Mais il faut avoir conscience de la catégorie dans laquelle nous boxons. Dans la nôtre, il suffit que nous dormions mal pour être beaucoup plus irritable. Si nous mangeons trop de sucre ou buvons trop d’alcool ou de café, nous aurons beaucoup plus de mal à faire preuve d’équanimité. Si nous sommes sérieusement malades c’est encore pire. Une douleur chronique a de grandes chances de nous rendre dépressifs. Dans l’imaginaire collectif occidental on aimerait avoir une «spiritualité propre», une pratique dégagée de toutes contingences matérielles… Dans la réalité, cette «spiritualité propre» n’existe pas… Le Taoïsme insiste fortement sur ce point. Comme le dit l’un de mes amis: «pour s’éveiller encore faut-il avoir bien dormi.» Je trouve qu’il a raison. L’attention au corps est essentielle. La pratique spirituelle est une entreprise particulièrement délicate… On ne peut pas se payer le luxe de compliquer encore les choses en négligeant le corps… Il va de soi que le Taoïsme ne considère pas le corps comme une fin en soi. Ce n’est pas non plus un culte obsessionnel de la santé ou d’une forme physique parfaite. Il l’utilise simplement comme un instrument auquel il faut porter attention. Cela lui redonne une place simplement naturelle au sein du corpus d’enseignement global… C’est la raison pour laquelle beaucoup de ses enseignements passent par le corps… Notre société moderne tellement intellectualisée gagnerait à redécouvrir ce corps qui est un corps «vécu» et non un corps «objet». Pour beaucoup d’occidentaux ce qui est en dessous du niveau du cou n’existe pas ou si peu… C’est probablement la raison pour laquelle ce qui est «en-dessous de la ceinture» refait irruption de manière si forte aujourd’hui. L’occidental vit un corps tronqué, dont une partie est d’abord refoulée avant de réapparaître par la bande de manière parfois violente comme tout ce qui est refoulé. Le Taoïsme commence par réintégrer la personne dans un corps complet et vécu avant de la réintégrer dans l’univers…

F.B.: Il y a autre chose qui scandalise les occidentaux dans le taoïsme. Vous ne semblez pas faire de distinction très nette entre l’individu et son environnement. Vous semblez croire par exemple qu’il suffit de changer un détail dans l’aménagement de votre habitation pour améliorer votre manière de fonctionner. Lorsque Maître Liu a rendu visite à l’un de nos amis commun il lui a conseillé de placer trois représentations de chèvres sur son bureau en prétendant que cela influencerait positivement sa créativité. En France, un tel conseil ne peut tout simplement pas être pris au sérieux.

Fabrice Jordan: Pourquoi penses-tu qu’il n’existe aucun rapport entre toi et ce qui t’environne? C’est parce que tu as pris l’habitude de considérer les êtres et les choses comme séparées les uns des autres. Le but de la spiritualité, de toute spiritualité, est de prendre conscience des liens qui nous relient à tout le reste. Les chinois sont très pragmatiques. Le Taoïsme n’est pas seulement la création d’un petit groupe de lettrés. Beaucoup de grands pratiquants étaient de simples paysans. Ils ont appris à travailler avec l’espace et les rythmes de la nature. Ils ont fini par développer une sorte de science de l’espace et du temps. Ils ont acquis la conviction que l’aménagement d’un lieu influence l’existence de ceux qui l’occupent. C’est donc un aspect auquel ils accordent beaucoup d’attention. Pour mieux comprendre la pertinence de cette idée, tu peux faire une expérience toute simple. Mets ta chambre sens dessus dessous et après avoir foutu un bordel pas possible installe-toi au milieu de la pièce et vois ce que tu peux ressentir. Ensuite range la pièce. Fais les choses avec soin… Place les objets de telle manière que la pièce soit belle. Fais-toi plaisir… Lorsque tu as terminé, installe toi à nouveau au milieu de la pièce et tiens-toi à l’écoute de ton ressenti. Cela n’aura plus rien à voir avec ce que tu as pu sentir précédemment. Tu comprendras alors pourquoi les taoïstes accordent une telle importance à des choses qui peuvent à priori nous sembler sans intérêt. Nous interagissons avec les choses de manière beaucoup plus subtile et profonde que nous le croyons. Vu d’un point de vue rationnel tout cela ressemble bien-sûr à de la superstition quand ce n’est pas carrément de la manipulation. Je peux tout à fait comprendre ce point de vue. Pour une pensée étroitement rationnelle ce que je viens de dire est tout bonnement inacceptable.

F.B.: Tu parlais aussi du temps…

Fabrice Jordan: Oui, les chinois font également très attention au temps… Le Taoïsme est une sorte de «chrono spiritualité». Il ne suffit pas d’agir de manière juste, il faut également attendre le moment propice pour passer à l’acte. Poser une action juste au mauvais moment n’est pas une très bonne idée. Tant que les temps ne sont pas mûrs, il est préférable de ne rien faire. L’idée qu’il est parfois préférable de ne rien faire est difficile à accepter pour un occidental, toujours occupé et valorisé par l’action. (sourire)…

F.B.: OK. Je pense pouvoir admettre qu’une chambre en bordel puisse engendrer un grand malaise physique et psychologique. Je sais par expérience qu’une certaine forme de désordre a quelque chose de mortifère. Ce qui me gêne beaucoup en revanche, c’est cette dimension… symbolique. Pour en revenir à cette histoire de chèvres… J’avoue ne pas trop voir le rapport de cause à effet qui pourrait exister entre la présence de ces bestioles et le déploiement de facultés créatives…

Fabrice Jordan: (large sourire) Il est important de ne surtout pas refouler ce genre de réactions. Ce serait une erreur… Par contre il peut être intéressant de s’interroger sur des réactions aussi épidermiques… Ces pratiques nous paraissent exotiques… Je comprends qu’on puisse être sceptique… On craint de tomber entre les mains de charlatans… Mais est-ce une raison de ne pas se donner la peine d’observer, et de vérifier par soi-même, si les gens qui mettent en pratique de tels conseils en retirent des bénéfices? Pour cela, il faut naturellement exercer un certain discernement et être en présence d’un maître à priori digne de confiance. Je dois avouer que j’ai eu le même type de réaction que toi en arrivant en Chine. Puis j’ai appris à dépasser ce genre de réactions plutôt superficielles en prenant le risque de la mise en pratique. Je vais au bout de l’expérience et je vois ce qui se passe… (silence)… Je suis en train de lire le témoignage d’un occidental qui a vécu en Chine pendant quarante ans. C’est un homme vraiment très rationnel. Il a abordé ces pratiques avec beaucoup de scepticisme. Il avoue qu’il ne comprend toujours pas ce qui se passe mais qu’il est bien obligé de constater qu’il se passe quelque chose et que les effets de ces pratiques sont parfois ahurissants. La pensée occidentale se refuse à reconnaître la réalité d’un phénomène qu’elle est incapable d’expliquer. Il s’agit de l’une de ses limites les plus gênantes. C’est particulièrement vrai en médecine. Statistiquement parlant on est obligé de reconnaître l’efficacité de certains remèdes. Pourtant tant que l’on ne comprend pas exactement pourquoi ces produits fonctionnent, on se refuse à leur accorder le statut qu’ils mériteraient. Cela dit, si quelqu’un est vraiment allergique à ce genre de pratiques, rien ne l’oblige à les pratiquer. Le taoïsme est suffisamment vaste pour proposer d’autres types d’enseignements plus adaptés à la nature de tel ou tel pratiquant. Enfin, si on n’éprouve aucune affinité avec ce courant spirituel pourquoi insister? Il est important de respecter sa propre nature… On apprend toujours de manière plus efficace lorsque l’on prend plaisir à ce que l’on fait.

F.B.: (silence) Je cherche une question intelligente pour terminer cet entretien…

Fabrice Jordan: Tu sais, tu peux te planter… Tu n’auras qu’à couper au montage…(rires)

F.B.: Au fond, qu’est-ce qui est le plus important dans la pratique spirituelle?

Fabrice Jordan: En ce qui me concerne, je dirais que c’est ce que les taoïstes appellent la vacuité du coeur. En bon français on pourrait tout simplement parler de gentillesse. Je ne sais pas vraiment si c’est le plus important mais aujourd’hui, c’est ça que je cultive le plus… Les qualités du coeur… C’est à dire la capacité à être à l’écoute quand c’est nécessaire, à pouvoir accueillir ce qui vient avec bonté et disponibilité, à aider les gens quand c’est possible… il y a une formule taoïste qui dit: «remplir les ventres, vider les coeurs.» «Vider» le coeur ne signifie pas que l’on cherche à le dessécher… Il s’agit au contraire de l’assouplir, de le rendre malléable afin qu’il soit « vide », « vacant », apte à accueillir tout ce qui vient à nous et à y répondre de la manière la plus adaptée… La réponse aux épreuves de la vie émane du coeur. Voilà, c’est ma pratique principale…(silence)… Ces qualités de coeur sont très présentes chez mon maître. C’est un homme dont la simplicité et la bonté me font littéralement fondre. Les rapports que j’ai avec lui sont très simples, très directs… Quand je le côtoie en Chine j’ai amplement l’occasion d’observer la manière dont il se comporte avec ses compatriotes… Dans ce domaine, il me donne des leçons tous les jours… A mon avis, ces qualités de coeur ne peuvent se développer que par une sorte de polissage… Ce n’est pas quelque chose que l’on peut fabriquer ou acquérir à force d’efforts… Ces qualités sont le fruit d’un lâcher prise…

F.B.: Qu’est-ce que tu entends exactement par polissage?

Fabrice Jordan: Polissage? Hum… Ce n’est peut-être pas le bon mot… Si tu vois le fond d’un cours d’eau dont le lit est boueux, il faut faire attention à ne pas trop remuer la vase sous peine de rendre l’eau encore plus trouble… La pratique consiste à calmer le coeur pour qu’il redevienne limpide. Bon, c’est sûr, l’image est limitée… Je crois tout de même qu’elle pointe dans la bonne direction… Encore une fois, le plus important est d’avoir un coeur ouvert, capable d’être en lien avec les autres. L’un des dangers de la pratique spirituelle c’est de se réfugier dans sa tour d’ivoire et de commencer à regarder les autres de haut, parfois de manière très subtile… C’est un risque qui guette particulièrement les enseignants… Le but de la pratique c’est de redescendre dans la vallée, d’y vivre avec ses semblables, frères et sœurs de pratique, les mains dans la pâte, tout en restant relié subtilement au sommet de la montagne…Les taoïstes utiliseraient la métaphore de l’homme entre Ciel et Terre. C’est notre responsabilité de pratiquant de faire que le Ciel et la Terre se rencontrent et se fertilisent mutuellement.