Black Box Recorder – England Made Me

Trop laid, trop sensible, beaucoup trop intelligent… Luke Haines n’a décidément pas le profil d’une star du rock. Les seuls atouts à sa disposition sont sa persévérance et… ses talents d’auteur-compositeur.

Sa carrière débute en 1993 au sein des Auteurs. Premier album du groupe, New Wave, est marqué par la pop des années 60. Parmi les modèles de la petite bande figurent de toute évidence des artistes comme Syd Barrett, George Harrison ou les Kinks. Ces références surannées ont poussé bien des critiques à considérer les Auteurs comme les véritables inventeurs de la Britpop.

Incomparablement plus raffinées que celles de Suede ou d’Oasis, les compositions des Auteurs ne connaitront jamais le même retentissement. Cet insuccès chronique poussera finalement les membres du groupe à jeter l’éponge après la sortie de leur troisième disque.

Luke Haines ne s’avoue pas vaincu pour autant. Cela fait déjà des années que ses cartons débordent projets parallèles. En 1996, il publie un album étrange intitulé Baader Meinhof. Il explique aux journalistes médusés que ce disque est la bande sonore d’un film imaginaire consacré aux membres fondateurs de la Fraction Armée Rouge. Censuré en Allemagne, Baader Meinhof se heurte ailleurs à un mur d’indifférence.

Haines ne s’en soucie guère. Il est trop occupé à mettre sur pied un nouveau groupe. Parmi les premières recrues de Balck Box Recorder figurent John Morre, l’ex batteur de Jesus and Mary Chain, et la chanteuse Sarah Nixey. Dotée d’une voix sensuelle et inquiétante, cette dernière se révèle une excellente narratrice. Contrairement à beaucoup de chanteurs, Sarah Nixey n’est pas dominée par le désir compulsif de se mettre en avant. Cette liberté lui permet de servir les textes de Luke Haines avec autant de justesse que d’efficacité.

L’enregistrement de England Made Me débute le premier mai 1997. Pendant que les musiciens enregistraient leurs premières démos, Tony Blair est triomphalement élu au poste de premier ministre. Nous savons aujourd’hui que ce plébiscite ne révolutionna en rien le quotidien des britanniques. Le soit disant « New Labour » se contenta de marcher sagement dans les traces de Margaret Thatchers.

England Made Me dépeint avec une lucidité souvent cruelle le quotidien d’un pays en panne de vie. Les chansons de Haines racontent le béton des banlieues, la laideur scintillante des centres commerciaux, l’absurdité désespérante de rituels familiaux abscons et les frustrations économiques et sexuelles d’une jeunesse condamnée à désirer sans jouir.

New Baby Boom raconte les difficultés des jeunes mères célibataires dans un pays où plus d’un tiers des adolescentes tombent enceintes. Ideal Home est une description féroce de la parfaite petite famille bourgeoise. Child Psychology analyse les conséquences du « british way of life » sur l’équilibre émotionnel des enfants.

La BBC censura la chanson à cause de son refrain : « Life is unfair/ Kill yourself or get over it » Les politiciens n’apprécient guère ce genre d’humour. Ils craignent que le bon peuple ne le prenne au pied de la lettre. Après tout, il est bien assez bête pour croire à leurs promesses électorales…

Little Nameless Nemo