Aphex Twin – Come To Daddy

« Pour vivre heureux vivons cachés ». S’il n’a rien d’un disciple d’Epicure, Richard D. James, mieux connu sous le nom de guerre d’Aphex Twin, n’en prend pas moins ce précepte très à cœur. Pour mieux se soustraire aux regards, le DJ a élu domicile dans la chambre forte d’une ancienne banque. C’est là que cet original prépare avec une méticulosité de maniaque des sets notoirement indansables.

D’un naturel taquin, notre ami prend parfois des initiatives déroutantes. C’est ainsi qu’il lui arrive de remplacer ses vinyles par du papier de verre. Cette petite expérience s’avère souvent aussi désastreuse pour les oreilles des danseurs que pour l’aiguille de l’électrophone. Vous l’aurez deviné, Aphex Twin n’est pas un inconditionnel de l’easy listening.

Le Britannique semble même s’être donné pour mission de bouleverser nos habitudes d’écoute. Des changements de tempo impromptus désorientent et irritent l’auditeur, des aigus stridents déchirent bizarrement des basses caverneuses, des ambiances apaisantes débouchent sans crier gare sur des rafales de breakbeats agressifs et accélérés. Il va sans dire que la musique d’Aphex Twin se mérite.

Chef d’œuvre indiscutable de cette discographie éprouvante, Come To Daddy est aussi le disque le plus dérangeant jamais enregistré par l’inquiétant monsieur James.

Rencontre improbable entre la techno et le death metal, cet album vous plonge au cœur d’un monde de ténèbres et de terreur. Come To Daddy arpente le même territoire émotionnel que le Shining de Stanley Kubrick et les nouvelles de H.P. Lovecraft.

Acide et arythmique, la chanson titre offre une un aperçu glaçant de ce qui va suivre. Surgissant des profondeurs les plus reculées de nos enfers intimes, une voix écorchées vocifère des paroles gaies chics et entraînantes : « I want your soul/ I will eat your soul/ Come to daddy/ Come to daddy… »

Réalisé par Chris Cunningham, le clip met en scène un démon affreusement difforme manipulant une horde de gamins déchaînés. Ces mômes sont d’autant plus inquiétants que chacun d’eux arbore la face barbue et ricanante d’Aphex Twin.

Le reste de l’album est à l’avenant. Film est un morceau de jungle sombre et plombé. Dans Bucephalus Bouncing Ball le bruit anodin d’une balle rebondissant sur une table de ping-pong devient aussi sinistre qu’un roman de Stephen King. IZ-US est un mélange subtil de techno et de hip hop ralenti à l’extrême.

Come To Daddy n’a pas manqué de susciter un concert d’indignations. Certains n’ont pas hésité à qualifier sa violence de malsaine. Pour ma part, je retiens surtout l’amour évident d’Aphex Twin pour sa musique. On sent que cet homme a passé de très longues heures en studio à perfectionner chacun des morceaux jusque dans le plus petit détail. Ce patient travail d’artisan lui a permis d’arracher une parcelle de beauté à une panoplie de machines réputées sans âme.

Little Nameless Nemo