Kraftwerk: la nostalgie du futur

« Mais qu’est-ce que c’est que cette musique en plastique ? » me demande Odile alors que le refrain d’Autobahn retentit joyeusement dans notre salon : « Wir fahr’n, fahr’n, fahr’n auf der Autobahn… »

On ne saurait résumer de manière plus cruelle la malédiction d’un groupe dont le succès planétaire nous empêche paradoxalement d’apprécier l’originalité de la musique. Influence décisive sur la new wave, le hip hop, la techno et le rock industriel, la musique de Kraftwerk fut tellement imitée, recyclée, dégradée, banalisée qu’elle nous est devenue quasiment inaudible. La presque totalité des clichés sonores de la musique «populaire» contemporaine trouvent directement leur source dans les audaces sonores du quatuor allemand.

Il faut beaucoup de bonne volonté pour se souvenir que ce mélange synthétique de rythmes mécaniques et de mélodies à deux sous déconcerta beaucoup ses premiers auditeurs. N’ayons pas peur des mots : au début des années 70, cette musique était tout simplement révolutionnaire.

Baptiser un groupe « centrale électrique » au plus fort de le déferlante écolo-baba était en soi assez gonflé. L’originalité du groupe ne se limitait cependant pas à ce nom saugrenu. Costume-cravate, coupes de cheveux impeccables, gestes rares et saccadés, les prestations scéniques de Kraftwerk ne ressemblaient décidément à rien de ce qui se faisait à l’époque. A cela s’ajoutait encore l’irritante singularité de leur compositions.

Contrairement au répertoire de la majorité des formations de l’époque la collection de morceaux présents sur Autobahn ne doit strictement rien à la musique afro-américaine. Chanté en allemand, cette hymne de 22 minutes à la gloire des voitures, de la technologie et des autoroutes prend des allures de manifeste. C’est la première fois depuis la fin de la seconde guerre mondiale que des allemands osent à nouveau assumer leur identité de manière aussi décomplexée. Entre nostalgie et futurisme, les musiciens de Kraftwerk ambitionnent de forger une nouvelle culture musicale pour l’Allemagne.

Il leur faudra dix ans et huit albums pour arriver à leurs fins. Sommet incontestable de leur discographie, Die Mensch-Maschine est également le dernier de leurs grands disques.

Directement inspirée par l’univers graphique d’El Lissitzky, la pochette de l’album montre les quatre jeunes gens cravatés de noir et arborant d’interchangeables chemises rouges. La pâleur fantomatique de leurs visages fait ressortir de manière désagréable leur rouge à lèvres criard. Ainsi accoutrés et maquillés, ils ressemblent plus à des mannequins qu’à des êtres humains.

Cette couverture ne passa évidemment pas inaperçue. Les pisse-copies de la presse à scandale profitèrent de l’occasion pour faire leur cirque habituel. Les raisons de cette levée de boucliers demeurèrent cependant équivoques. Certains interprétèrent la photo comme une référence explicite à l’esthétique du III ème Reich tandis que d’autres y virent au contraire une dangereuse propagande communiste.

Délaissant les expérimentations ardues de Trans-Europa Express (1977), Die Mensch Maschine nous offre une version plus dansante et plus accessible de la « technopop » façon Kraftwerk.

Un morceau comme Metropolis nous offre un excellent exemple du retro-futurisme pratiqué par le groupe. Le titre de cette entraînante célébration de la technopole idéale du XXIIème siècle fait référence à un film muet de Fritz Lang datant des années 20.

Des chansons comme Die Roboter ou Die Mensch-Maschine perfectionnent l’usage du vocoder. Véritable marque de fabrique du groupe depuis ses débuts, ce gadget n’a jamais été utilisé à meilleur escient. Les voix compressées et déshumanisées qui sortent de cet appareil vous donnent la chair de poule.

Das Model, qui deviendra un tube international en 1979, anticipe d’une bonne décennie la culte morbide dont les top modèles féminins feront l’objet à partir des années 90.

Construit autour de la thématique du robot, Die Mensch-Maschine appelait une campagne promotionnelle innovante. Le groupe se montra à la hauteur du défi. Peu sensibles aux joies des interviews et des conférences de presse, les musiciens eurent l’idée de se faire désormais remplacer par des statues de cire hyperréalistes. Cette initiative dérangeante effaroucha nombre de journalistes.

Que l’on aime ou non Kraftwerk ne change rien à l’affaire. Comme les Beatles avant eux, les petits gars de Düsseldorf ont révolutionné les règles de la musique populaire.

Leur héritage le plus précieux fut peut être de nous prouver que le rock est davantage un état d’esprit qu’un style musical.

Little Nameless Nemo