Public Enemy – It Takes A Nation Of Millions To Hold Us Back

«Say what you mean, mean what you say, put a beat to it.» Toute la démarche de Public Enemy est contenue dans ces quelques mots de John Lennon. La grande idée de Chuck D., leader et tête pensante de la bande, est de mettre le Hip Hop au service de l’émancipation de la minorité afro-américaine. Peu porté à la légèreté, le jeune homme transforme une musique hédoniste et festive en instrument de combat politique. Ambitieux, il rêve de faire de son groupe le CNN de la communauté noire.

Sorti en 1987, Yo! Bum Rush The Show est un album prometteur. Rien à ce stade ne laisse cependant présager le saut quantique que le groupe est sur le point d’effectuer avec le suivant. It Takes A Nation Of Millions To Hold Us Back est un disque dont la qualité séduit même ceux que le rap laisse ordinairement indifférents.

Sans nuances ni compromis, It Takes A Nation… cherche délibérément à provoquer l’auditeur. Ici, tout est fait pour déplaire. Mélange sauvage et savant de breakbeats accélérés, de bruitages urbains et de rythmes industriels, leur musique est vécue par beaucoup comme une agression sonore.

La violence des textes vient encore renforcer ce climat de terreur. Des appels à la désobéissance civile y voisinent avec des tirades incendiaires contre des médias encore majoritairement dominés par les blancs. On y trouve aussi une mise en accusation féroce et paranoïaque du FBI et des prêches exaltés directement inspirés des idées défendues par Louis Farrakhan et la «Nation Of Islam». Le plus étonnant est sans doute que ce méli-mélo improbable de messages révolutionnaires se révèle au final d’une efficacité redoutable.

La dégaine para-militaire adoptée par nos quatre apprentis Black Panthers n’est pas non plus faite pour calmer les esprits.

Anarchistes dans l’âme, les membres de Public Enemy s’efforcent cependant de donner une dimension constructive à leurs actions. Leur agressivité n’a donc rien de gratuit. Elle vise à bousculer l’auditeur afin de le pousser vers un engagement politique et social. On est donc très loin de la glorification du crime crapuleux qui fera plus tard les choux gras du gangsta-rap.

Public Enemy fait partie des rares formations musicales a avoir parfois réussi à instrumentaliser les médias au service de leur cause. On s’explique mieux leur étonnante intelligence stratégique si l’on se souvient que l’on a affaire à un groupe de militants authentiques. Chuck D., Flavor Flav, DJ Terminator X et Professor Griff ne sont pas uniquement des musiciens en quête de gloire et d’argent. Ce sont aussi des hommes de conviction. Cela contribue certainement à les rendre moins influençables…

A bien des égards, «l’agit-rap» de Public Enemy peut se rapprocher du punk. Ils partagent une absence totale d’humour et une bonne conscience crispée, geignarde et pontifiante. Cette similarité de surface cache cependant des différences profondes. Les compositions complexes figurant sur It Takes A Nation… n’ont pas grand chose à voir avec le primitivisme à grosses guitares auquel se réduit l’essentiel du répertoire punk.

Public Enemy se montre d’autant plus audacieux dans ces explorations sonores que ces membres considèrent qu’une révolution esthétique a forcément des répercussions sur le plan social. Le message est simple: si nous pouvons changer le langage musical, vous pouvez transformer les règles politiques et économiques.

Le titre She Watch Channel Zero?! est une charge contre la pauvreté des programmes télévisés qui abrutissent les femmes noires et les détournent du combat révolutionnaire. Le morceau est construit sur des loops empruntés à James Brown efficacement mixés avec un sample de guitare piqué au groupe Slayer. Terminator X To The Edge Of Panic passe le refrain d’une chanson de Queen à la moulinette pour le transformer en un rap au groove diabolique.

Travaillé jusque dans les moindres détails, It Takes A Nation… est un disque riche dont on met des années à faire le tour.

En attendant des lendemains qui chantent, Public Enemy nous offre une révolution qui danse. C’est toujours ça.

Little Nameless Nemo