Spiritualized – Ladies And Gentlemen We Are Floating In Space…

Le disque débute par un murmure. Une voix de femme légèrement voilée et lointaine vous susurre laconiquement l’annonce suivante à l’oreille: «Ladies and gentlemen we are floating in space…» Ce qui suit est tout simplement l’un des albums de rock les plus sensationnel des années 90. A l’époque où j’ai découvert Spiritualized, je m’étais tant bien que mal résigné au malheur d’être né trop tard dans un monde trop vieux. J’étais convaincu que ce genre de musique appartenait à un passé définitivement résolu. J’avoue n’avoir jamais été aussi heureux d’être détrompé.

Les chansons de Spiritualized sont d’une beauté et d’une densité rarement atteinte dans le domaine de la musique populaire. Jason Pierce, leader et compositeur du groupe, réussit avec Ladies And Gentlemen We Are Floating In Space… un mariage harmonieux de guitares carillonnantes et de musique symphonique. L’ensemble est vigoureusement relevé d’une bonne rasade de soul et de choeurs éthérés aux charmes hypnotiques. On y croise également d’autres influences réputées inconciliables: le blues y côtoie sans façon la musique d’avant garde et le free jazz fraie avec le Velvet Underground. Tour à tour explosif et apaisant, le résultat reste passionnant du début à la fin.

Les paroles des chansons abordent sans détour l’appétence de Jason Pierce pour certaines substances illégales. Ce type de provocation ne saurait se réduire à une énième apologie de la drogue dans la bonne vieille tradition du rock n’ roll. Le message est un tantinet plus subtil. Un regard attentif sur la pochette de l’album peut nous aider à comprendre de quoi il s’agit. Emballé dans ce qui ressemble à une boîte d’antidépresseurs, le CD est dûment accompagné d’une notice d’utilisation: «Ce médicament ne doit être administré que par voie auditive. Chaque comprimé contient 70 minutes de musique. Ce produit doit être conservé dans un endroit sec et à l’abri de la lumière. Tenir hors de portée des enfants.» La conclusion s’impose d’elle même. Ce bon vieux Pierce voulait tout simplement nous dire que la musique est en elle même une drogue redoutable.

Le concept insolite de la pochette lui valut d’être récompensée par des professionnels du design. Cette récompense était entièrement méritée. Il eût été difficile d’exprimer de manière plus limpide le caractère puissamment thérapeutique et redoutablement adictif de cette collection de chansons.

La rupture amoureuse est la deuxième thématique récurrente de l’album. On ne s’en étonnera guère si l’on sait que son enregistrement coïncida avec le départ de la compagne de Pierce. Des titres comme le poignant Broken Heart ou Stay With Me possèdent de toute évidence un caractère autobiographique. Le magnifique Cool Waves est certainement le meilleur remède qui se puisse administrer en pareil cas. Par sa lourdeur et sa brutalité Electricity ressemble à un morceau de garage rock tout droit venu des «sixties».

No God Only Religion est un «freak out» halluciné à la Syd Barrett. Ce titre véhicule une ferveur qui n’a plus vraiment sa place dans la culture européenne. Qui sait? John Lennon avait peut être raison lorsqu’il sous entendait que le rock est la seule expression authentique du sacré à laquelle l’occidental moderne ait accès.

Little Nameless Nemo