The Flaming Lips – The Soft Bulletin

Ne reculant devant aucun superlatif, certains critiques n’ont pas hésité à bombarder The Soft Bulletin meilleur album des années 90. Ne nous plaignons pas! Partis sur leur lancée, les bougres auraient été capables de le qualifier d’album du siècle… Il est en revanche indiscutable que le disque des Flaming Lips se range parmi les plus réussis de l’année 1999. A défaut d’être un chef d’oeuvre de technique et de virtuosité, cet album possède une beauté fragile qui vous va droit au coeur.

La pochette énigmatique donne le ton mais brouille aussi les pistes. Ornée d’une photo de l’artiste britannique Lawrence Schiller, elle fait immédiatement penser à l’univers visuel du Zabriskie Point d’Antonini et aux pires désastres esthétiques de la période hippie. Mais si la musique des Flaming Lips puise de toute évidence ses racines dans le son des «sixties», il serait cependant réducteur de la qualifier de psychédélique. Biscornue, et loufoque elle explore des territoires sonores autrement plus riches et inattendus. Loin d’être nostalgiques, ces 14 chansons sont résolument tournées vers le présent. Traversées par quelques inspirations fulgurantes, elles nous privent parfois de tous points de repère pour nous confronter à des trouvailles déroutantes.

Humainement parlant, The Soft Bulletin est l’album du chaos et de la tragédie. Deuils et accidents se succèdent pendant l’enregistrement. La série noire débute par la mort du père de Wayne Coyne, chanteur et leader du groupe. Pour sa part, le multi-instrumentiste et héroïnomane Steven Drozd échappe de peu à une amputation du bras tandis que le bassiste Michael Ivins survit de justesse à un grave accident de voiture. Sur le plan artistique, ces épreuves peuvent être vues comme autant de bénédictions cachées. Selon leur propres aveux, les membres du groupe se voient forcés de dépasser l’attitude de dilettantes et de potaches dans laquelle ils s’étaient complus jusqu’alors.

Sorti en 1997, Zaireeka offre un exemple particulièrement réjouissant de leur sens du gag dadaïste. Cet «opus magnum» se présente sous la forme de 4 CDs devant être joués simultanément sur 4 platines différentes. Les Flamings Lips qualifièrent ça «d’expérimentation postmoderne se basant sur l’utilisation de sources sonores multiples et requérant la participation active de l’auditeur dans le but de lui faire découvrir de nouvelles dimensions sonores». Certes. Les interminables séances d’enregistrement de cette aventure improbable auront du moins eu l’avantage de fournir au groupe un nombre conséquent de chutes du studio. The Soft Bulletin sera composé à partir de ce matériau brut.

Disque de la maturité, The Soft Bulletin se distingue de ses prédécesseurs par l’utilisation d’une instrumentation dont la variété n’est pas sans rappeler celle utilisée dans le Smile de Brian Wilson. Les deux albums partagent d’ailleurs la même atmosphère rêveuse et inquiétante.

The Soft Bulletin débute en fanfare. Portée par un piano joyeux et des rythmiques entraînantes, Race For The Prize constitue l’archétype de la chanson pop. Un texte d’une mélancolie et d’une complexité inattendue vient cependant ajouter un peu de profondeur à l’ensemble. A Spoonful Weighs A Ton est littéralement dominée par la basse. D’une rare profondeur, elle sert de base à un feu d’artifice de flûtes, de violons et de harpes.

Feeling Yourself Disintegrate nous prouve de manière paradoxale que les chansons les plus tristes sont aussi les plus consolantes. Avec The Spark That Bled, les Flaming Lips signent une petite perle d’excentricité musicale. Située quelque part entre une balade à la Neil Young et les délires psychédéliques de Syd Barett, la chanson s’enrichit en outre de rythmes de calypso et des interventions d’une surprenante guitare bluegrass. Singulier mélange de piano et de bruitages d’appareils électro-ménagers, Sleeping On The Roof, est un instrumental presque contemplatif qui tente de calmer le jeu et de faire redescendre l’auditeur sur terre.

«Après avoir achevé Zaireeka»,explique Coyne avec sa sobriété habituelle, «nous avons ressenti le besoin de composer des chansons qui ne soient plus seulement des exercices de style. Nous voulions créer une musique plus authentique au travers de laquelle nous pourrions parler de l’amour, de la mort, de la beauté du monde, du sens de la vie, de la mélancolie, de la folie, du doute, de la victoire de l’optimisme et du miracle d’être en vie. Ce genre de choses quoi.»

Tout article consacré aux Flaming lips se doit de mentionner leurs prestations scéniques. Elles sont à l’image du groupe: volcaniques, délirantes et généreuses. Usant et abusant d’accessoires scéniques plus improbables les uns que les autres, ils transforment chacun de leurs concerts en une bacchanale joyeusement surréaliste.

Little Nameless Nemo