Sabine Breysse: la Sadhana de la beauté

«May the heat of suffering become the fire of love» Lee Lozowick 

YOGI RAMSURATKUMAR

Parmi les peintres que je connais, Sabine est la seule dont les oeuvres me touchent de manière aussi intime. Leur fréquentation me fait chaud au coeur. J’ai le sentiment que ces oeuvres contribuent à me rendre un peu le sens de ma propre dignité. Cela tient peut-être au fait que leur attrait n’est pas uniquement d’ordre esthétique. Les toiles de Sabine ne se contentent pas d’être belles. Elles sont vivantes. Improvisée sur un coin de table, l’interview suivante donna lieu à un moment de partage d’une qualité rare et précieuse. Ce modeste miracle doit aussi à la présence chaleureuse et attentive de ma compagne Odile. Pétillante de charme et de malice, Sabine se laisse interroger de bonne grâce et parle de son art avec humour et simplicité. Le seul problème des moments enchanteurs vient de ce qu’ils ne se laissent que difficilement partager. Coupés de leur contexte, les mots échangés ce soir là, ne rendent que très imparfaitement le climat qui présida à nos échanges. Ils disent cependant une chose essentielle: la lutte obstinée de ce petit bout de femme pour donner forme à la beauté dont elle se sent traversée.

Frédéric Blanc: Ça t’est venu d’où cette envie de peindre?

Sabine Breysse: J’ai hérité cette envie de mon père… Il était artiste peintre. Et puis, ça m’est venu très tôt. J’étais encore toute petite quand je me suis aperçue que j’avais un don pour ce genre de choses… J’ai toujours été particulièrement visuelle… Chez moi tout passe par le regard… Je vois énormément de choses… J’engrange… Et à un moment donné, ça ressort… Comme ça, naturellement. (rires) Enfant, je me disais que, quand je serai plus grande, je travaillerais avec les animaux ou alors je serais peintre… Je suis devenue peintre. Une peintre de la nature… La nature joue un rôle immense dans ma vie… Pour moi, c’est un moyen d’entrer en contact avec le sacré… Ça me nourrit profondément. Lee a dit un jour que ma peinture ressemblait à celle des aborigènes d’Australie. Cela m’a surprise… Pour être honnête, je n’ai pas très bien compris où il voulait en venir… Car sur un plan formel, ça n’a quand même strictement rien à voir… Peut-être que Lee voulait tout simplement souligner que tout comme les aborigènes, je ressens ce qu’il y a de profondément sacré dans la nature…

FB: Peux-tu me parler de tes années de formation?

Sabine Breysse: De mes études? Je ne les ai pas poussées très loin, tu sais! (rires) Je n’ai même pas mon bac… Dans les années 70, j’ai fréquenté l’Académie Charpentier à Paris, dans le quartier Montparnasse. C’est une école d’art privée… Assez renommée d’ailleurs… J’y ai pratiqué la peinture à l’huile. On peignait dans les ateliers de la Grande Chaumière qui étaient tout à côté. Je devais être douée parce que j’ai fini par être admise aux Beaux Arts de Paris… Je n’y suis pas restée longtemps, remarque… Un mois peut-être. Ça ne me convenait pas du tout… J’avais plus ou moins 20 ans. J’étais encore trop immature pour suivre ce genre de cours… L’enseignement n’était pas assez structuré. Il m’aurait fallu quelque chose de beaucoup plus cadré… Après l’interruption de mes études, j’ai pratiquement cessé de peindre… Je n’ai repris que bien des années plus tard. A la fin des années 80, je crois… Je n’ai pas du tout la mémoire des dates (rires)… C’est Mister Lee qui m’a encouragée. Il avait une intuition incroyable pour ce genre de choses… Je me souviens de notre première rencontre… Il ne savait strictement rien de moi… Après m’avoir laissée un peu parler, il me regarde et me dit simplement: «Vous, vous devriez peindre»… J’ai fini par suivre son conseil, même s’il m’a fallut quelques années pour le mettre en pratique… Tu sais, je suis un peu rebelle (rires)…

FB: Entre la fin de tes études et ta rencontre avec Mr Lee tu avais donc entièrement cessé de peindre?

Sabine Breysse: Pas tout à fait. J’ai arrêté la peinture à l’huile mais j’ai continué à pratiquer régulièrement la peinture sur soie. Je réalisais des écharpes, des abat-jours de lampes… La peinture sur soie est cependant une technique très différente de la peinture à l’huile. Ça n’a rien à voir. C’est en ce sens que je peux dire que j’ai arrêté la peinture. La peinture sur soie n’a été pour moi qu’un gagne pain. Cela m’a un peu aidé à vivre… Enfin, si on peut appeler ça vivre… (rires) Je me nourrissais de noix et des légumes que mon grand père cultivait dans son jardin… Tu vois le tableau! (rires)

FB: Mais, au fond, pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour te remettre à la peinture?

Sabine Breysse: D’abord, comme je te l’ai dit, j’ai l’esprit de contradiction. J’ai une vraie nature de rebelle. Ensuite, ce qui a retardé les choses, c’est que je suis partie au Québec peu après ma première rencontre avec Lee. J’y suis restée très longtemps… Huit ou neuf ans je crois… Je travaillais à Mangalam. C’était une activité intense; vraiment très prenante. Je n’avais pas vraiment le temps de peindre… Mais j’y pensais… J’ai même acheté du matériel… Mais ça ne venait pas… J’ai fait quelques tentatives… Ça ne venait pas. Alors j’ai fini par abandonner…

FB: Comment as-tu finalement réussi à te remettre à peindre?

Sabine Breysse: Ça s’est brusquement débloqué quand je suis revenue en France. Je me suis retrouvée toute seule à Angles et je me suis demandé ce que j’allais bien pouvoir faire. J’ai donc acheté du matériel de peinture et je me suis mise à peindre… Je me suis enfin remise à la peinture à l’huile! J’ai énormément travaillé. Je n’ai plus arrêté. Et un jour, Lee est arrivé. Il m’a demandé si je peignais. J’ai répondu que oui, que j’avais recommencé… Il a tout de suite voulu visiter mon atelier. Il voulait voir mon travail. Mes toiles lui ont beaucoup plu… Il m’a immédiatement proposé d’organiser une exposition dans sa galerie. Il ne m’a donné que quelques semaines pour me préparer… C’est comme ça que ça marchait avec lui. (rires) Voilà comment ça a commencé. (rires)

FB: Comment est-ce que les choses se sont enchaînées à partir de là?

Sabine Breysse: Quelques mois après cette première exposition, Lee est revenu vers moi. Il voulait savoir si j’étais partante pour en faire une deuxième. Il m’a demandé si je voulais bien la consacrer entièrement à Yogi Ramsuratkumar. J’étais d’accord. Il m’a alors fournit un petit dossier contenant des photos de Yogi Ramsuratkumar. J’y ai aussi trouvé des retranscriptions de son mantra… J’ai immédiatement commencé à travailler dessus. Ma première idée était de peindre le portrait de Yogi Ramsuratkumar (rires)… Ça n’a rien donné du tout! (rires) Le portrait, ça n’est décidément pas mon truc. C’est alors que j’ai eu l’idée d’utiliser le mantra… Le reste a suivi assez naturellement… Je commence par écrire le mantra de Yogi Ramsuratkumar sur toute la surface de ma toile. Je l’écris en sanskrit en traçant les lettres de manière traditionnelle. J’ai appris ça en suivant un cours sur Internet (rires)… Je procède un peu comme Ramdas et ses élèves qui passaient leurs journées à écrire le nom de Dieu sur des cahiers d’écoliers. OM SHRI RAM JAI RAM JAI JAI RAM… Ensuite je recouvre le nom de peinture. Le mantra est invisible mais comme il est inscrit dans la matière, il continue à vibrer. Et tout le monde m’a dit, sans voir ce qu’il y avait en dessous, que c’était puissant. Beaucoup de gens me disent qu’il y a quelque chose de puissant qui se dégage de mes toiles. Et pour moi il ne fait aucun doute qu’ils ressentent la puissance du mantra. Alors je continue… J’ai également peint d’autres mantras… Mais je me suis aperçue que je revenais toujours au mantra de Yogi Ramsuratkumar. C’est le mantra qui me nourrit le plus… bien que je ne sois pas du tout sa disciple. J’ai donc décidé que je ne peindrai plus d’autre mantra. Sauf si on me le demande bien sûr… Mais j’ai tout de même remarqué que le mantra de Yogi Ramsuratkumar était particulièrement puissant. et bénéfique. C’est vrai pour moi comme pour le spectateur.

FB: Au risque de paraître épais, je n’arrive pas à comprendre comment un spectateur peut être touché par quelque chose qu’il ne voit pas?

Sabine Breysse: Pour bien te faire comprendre ce dont il s’agit, je vais te raconter une histoire. Ce n’est pas un secret mais je ne la raconte que très rarement. Ça se passe avant que Lee ne me donne le mantra de Yogi Ramsuratkumar… C’était juste après mon retour du Québec. Dans la région où j’habite, il y a beaucoup d’églises romanes. Je suis très sensible à la beauté de cet art. Elle me nourrit énormément. Alors un soir d’hiver, je ressens le besoin de peindre une toile qui se situe dans cette tradition. Je veux peindre une icône. J’avais envie de rouge et d’or… Je commence par travailler le cadre. Puis je m’attaque au centre… Et là, il y a comme un personnage qui vient. C’est le Christ. Tout en travaillant, je sens mon coeur vibrant, dilaté… Je crois que je n’ai jamais rien senti d’aussi fort… Ça chauffait là dedans… Quelque chose de Dingue! Je ressentais un amour profond pour le Christ… Une chaleur, une chaleur, quelque chose d’incroyable. Quelques mois après, je retombe sur cette toile et je fais ce que je fais souvent: je repeins par dessus. Je finis par recouvrir entièrement mon icône. Au final, j’obtiens une toile qui représente un sous bois éclairé par la lumière du soleil. J’ai trouvé ça beau alors je l’ai laissé comme ça… Quand j’ai présenté la toile à Lee, les femmes qui étaient présentes m’ont immédiatement dit: «Oh, mais c’est le Christ, c’est le visage du saint suaire!» Imagine ma surprise. On ne voyait absolument plus rien de ce qui avait été peint sous le paysage. Mais elles le voyaient quand même. Et ce ne sont pas les seules à m’avoir fait ce retour. Quelques temps auparavant, alors que la toile était exposée dans une galerie de Montmorillon, une personne était déjà venue me voir pour me dire exactement la même chose… Et d’autres l’ont senti par la suite. Le plus étonnant dans cette histoire, c’est que j’avais représenté le Christ debout, en pied, alors que tous les spectateurs ont uniquement vu son visage… En gros plan, comme lorsque l’on voit le visage du saint suaire. C’est très mystérieux. C’est à partir de là que j’ai compris que ce qu’il y a sous la surface vibre. Il faut donc qu’il y ait quelque chose de puissant en dessous pour nourrir la surface, pour que la peinture ne soit pas juste un tas de merde… Il faut nourrir ceux qui regardent votre oeuvre.

FB: Peux-tu nous parler de ta manière de travailler?

Sabine Breysse: Eh bien ça commence toujours par une phase de chaos… Parce que toute création vient du chaos… Je ne le sais que trop bien (rires)… Quand je commence une toile, je ne réfléchis pas. Je travaille de manière très spontanée. J’utilise tout ce qui traîne… N’importe quelle couleur, n’importe quel pinceau… Tout ce qui me tombe sous la main… Le cerveau est aux abonnés absents! OK? (rires)… Il faut que je tapisse, que je recouvre ce mantra… C’est un vrai foutoir! Des couleurs qui se mélangent… Un grand n’importe quoi. De la merde… Ceci dit, il y en a qui débarquent dans mon atelier et qui trouvent ça génial! (rires)… Tout ce mélange anarchique de couleurs… Ouah! Extraordinaire! (rires)… Alors que ce n’est que le début… C’est pour ça que je préfère qu’on ne vienne pas me voir quand je travaille…

FB: Comment vas-tu évoluer à partir de ce chaos initial?

Sabine Breysse: Après le chaos, ça commence à devenir très dur… Très très dur… Tu ne sais pas où tu vas. Tu travailles, tu travailles, tu fignoles… Et puis… Tu regardes le résultat (soupir de découragement): Voie sans issue! T’arrives à rien… Tu as seulement perdu ton temps… Ça c’est désespérant… C’est… C’est l’errance totale…(soupir) T’es complètement écoeurée. Après une journée comme ça, t’as envie de te suicider… Non, c’est vraiment dur la peinture. Quand on l’envisage de cette façon là en tout cas… Mais je n’en connais pas d’autre… Je n’ai jamais réussi à peindre en ayant un projet précis en tête. Construire une toile de manière intellectuelle… C’est beau ça… Je voudrais bien pouvoir le faire… Mais ça ne marche pas… Ça ne peut pas marcher… En ce qui me concerne, ce qui fonctionne, c’est de partir du chaos et d’errer pendant des mois dans la merde… Il arrive même que cela dure un an… Bon, j’entreprends plusieurs toiles à la fois, hein… Sinon je ne m’en sortirais pas… Evidemment.

FB: Il y a bien un moment ou survient un déclic…

Sabine Breysse: Oui (sourire en coin), à un moment donné je vois arriver quelque chose… Je me dis: «Ah tiens! Ça va marcher ça. Ça va certainement très bien marcher» (rires)… Alors je me lance à fond. Je recommence à travailler de plus belle. Ça peut durer des jours et des jours ou s’arrêter au bout de quelques heures… Et puis non… Fausse alerte. Là encore c’est sans issue… Ce que j’ai produit est un truc léché, moche… mort. Alors, je suis obligée de tout défaire, de tout recouvrir, de tout détruire avant de tout recommencer à zéro (soupir)…

FB: J’entends bien, mais tu finis bien par achever tes toiles…

Sabine Breysse: Attends! (rires) Ça dure donc comme ça pendant un certain temps. Une fausse piste après l’autre. Je suis une idée jusqu’au bout avant d’être obligée de repartir à zéro. Et un beau jour (large sourire)… Après une dernière déception, je décide de prendre l’air… D’aller promener mon chien, de profiter de la campagne… Quelle merveille… Et puis je reviens et je me dis bon, puisque t’es là ma pauvre, autant travailler. Au fond, t’as rien à perdre. Et alors vas-y à fond! Et puis là, je sais pas trop ce qui se passe, vu que je suivais encore une voie sans issue, mais voilà que la sauce commence à prendre. Je laisse tomber les peurs, les masques, les prétentions et je commence à travailler de manière complètement libre… Ce que je fais devient vrai, authentique, vivant… Et alors je termine le tableau en cinq minutes (rires). J’exagère un peu mais pas tellement. Je vois arriver le tableau en cinq minutes… Et puis je ressens une chaleur… Une chaleur bienfaisante… Là, au niveau du coeur… J’ai hyper chaud alors que jusqu’à cet instant j’étais glacée… Glacée jusqu’à la moelle… Surtout dans mon atelier qui était mal chauffé (rires)… Quelle horreur! Mais au moment où ça commence à marcher je deviens une vraie fournaise…

FB: Tu m’as dit qu’il y avait un an que tu avais arrêté de peindre et que tu désirais t’y remettre…

Sabine Breysse: Oui, j’ai décidé de me remettre à la peinture. Je manque cependant de nourriture. J’ai besoin de replonger dans des lectures. J’ai besoin de nourriture spirituelle… Je me nourris au travers de lectures. Certains DVDs sont très utiles aussi. J’ai ici quelques DVDs du Karmapa, du Dalai Lama, de Lee, d’Arnaud bien sûr… Je les connais par coeur mais… Ils n’en continuent pas moins à me nourrir… Il me faut cependant quelques nouveaux livres… J’ai besoin d’être surprise…(rires)… Il faut aussi que je retourne au musée Guimet. Et puis j’ai besoin de faire de longues ballades dans la camapgne… Mais ça c’est quotidien… Enfin, il faut que je prépare mon espace, mon atelier… Je dois l’aménager de façon à ce que ce soit un espace sacré… C’est pas évident… Je dois m’y sentir bien… Il me faudrait la présence et les encouragements de Lee aussi. C’est son exigence qui me permettait de surmonter ma peur. Maintenant qu’il est parti je ne sais pas si je vais pouvoir recommencer. J’ai la trouille.

FB: De quoi as-tu peur?

Sabine Breysse: J’ai peur de devoir me faire violence. Je peins toujours de manière volontaire. Je me force. C’est vraiment la galère. Il faut galèrer, y aller au forceps. Pour certains ce n’est que du plaisir, que du bonheur. Pas pour moi. Ce doit être une question de Karma (rires)… C’est un accouchement lumineux mais la période de gestation qui le précède est atroce. Je ne sais pas où je vais trouver la force de recommencer… peut être devrais-je me lancer dans un nouveau registre… Repartir de zéro… Explorer des thèmes et des techniques que je ne connais pas…