Je me souviens du Sergent Poivre

J’avais sept ans lorsque j’entendis parler pour la première fois des Beatles. C’était au mois de décembre 1980. Ma mère et moi passions nos vacances de Noël à Londres. Dans le hall d’entrée du fameux musée de Madame Tussaud, mon attention fut retenue par la statue d’un bel homme barbu aux cheveux longs. Vêtu d’une ample cape de velours noir, il semblait sortir tout droit de l’un de ces romans d’heroic fantasy dont j’étais alors si friand. Ma mère me détrompa. Non, cet homme n’était ni brigand, ni magicien ni mousquetaire. Il s’appelait John Lennon. C’était un musicien qui était devenu célèbre pour avoir joué au sein des Beatles. Il était mort assassiné par un fou. Mon cerveau enregistra l’information et classa aussitôt l’affaire. Un saltimbanque? Pfff! Aucun intérêt.

La suite se déroule dix ans plus tard. Je me revois installé à mon bureau. Je travaille de manière poussive à la rédaction d’un dissertation quelconque. Alors que j’approche péniblement de la conclusion, un souvenir inattendu me revient brusquement à l’esprit. Mais au fait! Ces Beatles, qu’est-ce qu’ils jouent comme style de musique? Cette interrogation est d’autant plus incongrue que je n’écoute alors pratiquement pas de musique. Lorsque cela m’arrive, mes choix s’orientent exclusivement vers la musique ancienne et classique. Ce que je connais du rock me paraît ridiculement laid, plat et insipide. Toujours est-il qu’en cet après-midi de printemps, je me lève pour me rendre toutes affaires cessantes chez le disquaire le plus proche. Totalement ignorant de la discographie des Beatles, je me base exclusivement sur l’originalité graphique des pochettes. Il n’est donc guère étonant que je finisse par ressortir avec Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band sous le bras.

Le petit théâtre sonore du sergent Poivre devait avoir un impact décisif sur ma sensibilité. Je lui dois un goût prononcé pour le nonsense, quelques préférences esthétiques bien ancrées et un sens persistant de l’insolence. Disque charnière, il contribua aussi à m’ouvrir à de nouveaux horizons culturels qui à leurs tour eurent un influence non négligeable sur le cours de mon existence. Comme quoi, on a vraiment raison de se méfier! les disques de rock ne sont pas toujours aussi inoffensifs qu’ils en ont l’air.

La genèse de ce disque exceptionnel a déjà été racontée des centaines de fois. A ce stade ce n’est même plus de la légende. C’est tout au plus du radotage. Mais que voulez-vous? Les meilleures histoires sont aussi les plus plaisantes à raconter. Je ne résiste donc pas au plaisir de vous répéter celle-ci avec mes propres mots.

Alors voilà, ça commence en 1966. Aussi provocateur qu’à son habitude, John lennon vient d’affirmer dans une interview que les Beatles sont désormais plus célèbres que Jésus. Il continue en ajoutant que le christianisme est à ses yeux une affaire pliée. Cela avait certes très bien commencé mais depuis que les choses étaient tombées aux mains d’une bande couillons bornés et fanatiques, le truc était condamné à se casser la gueule. Au Royaume Unis ces propos passent totalement inaperçus. Les britanniques ne sont pas assez cons pour accorder une importance excessive aux propos d’une pop star aussi célèbre et talentueuse soit-elle. Mais lorsque les Beatles embarquent quelques mois plus tard pour une gigantesque tournée à travers les Etats-Unis, la presse américaine a la très mauvaise idée de republier l’interview. La situation vire alors rapidement au cauchemar. Des sectes de chrétiens fondamentalistes se mettent à organiser de spectaculaires autodafés de disques, les stations de radio de la « bible belt » censurent les chansons du groupe tandis qu’un grand nombre de salles annulent leurs concerts. Pour couronner le tout, les musiciens reçoivent des menaces de mort.

A leurs retour en Angleterre, les «Fab Fours» sont à deux doigts de se séparer. S’ils décident tout de même de continuer l’aventure, ils font néanmoins le serment de ne plus jamais se produire en concert. Pour conserver malgré tout un rapport vivant avec leur public, les quatre de Liverpool ont l’idée de recréer en studio l’atmosphère chaleureuse et surannée d’un spectacle de music-hall. Cette initiative donnera naissance à l’un des albums les plus innovants de l’histoire du rock. L’un des plus attachants aussi. Les Beatles ont passés plus de 700 heures en studio pour accoucher de leur chef d’oeuvre. Une durée très inhabituelle à une époque où l’enregistrement d’un disque de rock pouvait être expédié en une après-midi. Sur Rubber Soul (1965) et Revolver (1966), les Beatles avaient déjà commencé à intégrer une large gamme de sonorités nouvelles à leur musique. Mais ce n’est qu’avec Sgt. Pepper que ces expérimentations prendront la forme achevée d’une oeuvre en tous points cohérente.

L’album s’ouvre sur la chanson éponyme. Une introduction dans laquelle le groupe se présente sous l’identité fictive de l’orchestre de Mr Poivre, sergent à la retraite, qui occupe gentiment ses loisirs à réconforter les coeurs esseulés. La chanson s’achève sur un mélange cacophonique de conversations, d’applaudissements et de guitares psychédéliques. Le tout est rehaussé par les interventions d’une section de cuivres endiablés. C’est au milieu de ce chaos sonore que finit par émerger With A Little Help From My Friends. On retrouvera ce genre de transitions ingénieuses tout au long de l’album. Elles sont destinées à maintenir la fiction selon laquelle l’auditeur assisterait à un concert en direct. Contrairement à ce qui est annoncé sur le disque, ce deuxième titre n’est pas interprété par le «one and only Billy Shears» mais plus banalement par Ringo Starr. Compte tenu des très modestes talents vocaux du batteur, le groupe ne lui laissait chanter qu’un morceau par album. Ces titres étaient généralement composés sur mesure par Lennon et Mc Cartney qui adaptaient généreusement leur écriture aux faibles possibilités de leur ami.

Sgt. Pepper est souvent associé au LSD. Le disque doit essentiellement cette réputation à la chanson suivante énigmatiquement intitulée Lucy In The Sky With Diamonds. Beaucoup ont voulu voir dans le titre comme dans les paroles une allusion au puissant hallucinogène synthétisé par les chimistes suisses, Stoll et Hofmann. Aujourd’hui encore Paul Mc Cartney s’échine à répéter qu’il n’en est rien. L’idée de la chanson leur serait tout simplement venu en regardant un dessin d’enfant représentant une petite fille voltigeant dans un ciel constellé de diamants. Les sources d’inspiration de la chanson suivante ont le mérite d’être claires. For The Benefit Of Mr Kite est une parodie étrange, presque inquiétante, de la musique de cirque du XIXème siècle. Ses paroles reprennent presque littéralement les promesses absurdement grandiloquentes figurant sur une affiche de cirque de l’époque victorienne.

Le très optimiste Getting Better tout comme la satire sociale She’s Leaving Home sont très imprégnés par l’esprit joyeusement subversif de l’époque. Le point de départ de cette dernière chanson est l’histoire d’une adolescente de 17 ans nommée Melanie Coe. Comme tant d’autres jeunes de l’époque, celle-ci décida de fuguer quelques mois avant son Bac dans l’espoir de mener une vie plus libre et aventureuse. On ne devait jamais retrouver sa trace.

Within You Without You est la seule composition de George Harrison à figurer sur Sgt .Pepper. Jamais les Beatles se s’étaient éloignés de manière aussi radicale du rock n’ Roll basique de leurs origines. Fruit d’une fusion acrobatique d’éléments de musique indienne et occidentale, le morceau fut un véritable cauchemar pour le producteur George Martin. Il constitue aussi un véritable exploit de la part de George Harrison qui n’étudiait les subtilités de la musique hindustanie que depuis deux ans. La reprise de la chanson titre clôt joyeusement un album dont l’éclectisme stylistique et l’audace des expérimentations sonores étaient jusqu’alors inconnus dans la musique populaire.

Mais les choses se s’arrêtent pas là… Les artistes ont la bonne idée de se fendre d’un «rappel». Et quel rappel! A Day In The Life compte parmi les plus belles chansons de Beatles. Son texte est issu de l’une des rares véritables collaborations du duo Lennon-Mc Cartney. Les contributions de chacun des deux auteurs sont cependant aisément reconnaissables. Lennon aborde de manière grinçante des thèmes à connotations sociales et politiques, tandis que Mc Cartney décrit avec bonhomie le quotidien absurde et harassant de l’occidental moyen. Sur le plan musical, le morceau se structure autour de divers bruitages tels que la stridence inattendue d’une sonnerie de réveil ou un crescendo orchestral improvisé par un ensemble classique de 40 musiciens. Le dernier effet sonore de la chanson est aussi le plus discret. Inaudible pour l’oreille humaine, un sifflement de 15 kilohertz succède immédiatement à l’accord final de la chanson. Encore une idée de Lennon. Il voulait contrarier les chiens…

 

Little Nameless Nemo