BERLIN A LA DERIVE I (Federico Boanergès)

BikeJ’ai longuement tergiversé quant à l’opportunité de cette escapade nocturne. Il n’est pas loin de minuit lorsque je me décide enfin à quitter ma chambre. Alors que j’enfourche mon vélo, je n’ai qu’une très vague idée de ma destination.

Dans l’après-midi, je me suis laissé vanter les mérites du Maria qui passe pour l’une des boîtes les plus IMG_20130225_130244authentiquement «underground» de la ville. Je ne manquerais pas d’y rencontrer la crème de la bohème berlinoise. Des marginaux à la limite de la clochardisation y croisent de petits délinquants ainsi que l’inévitable cortège des snobinards branchés. Çà et là quelques prostituées d’occasion et un cercle de véritables artistes. Pas mal de gens sympa aussi…

Mon interlocuteur a mis suffisamment d’éloquence dans la description de ces divers spécimens humains pour me donner envie d’aller y regarder de plus près. Mais s’il s’est montré intarissable au sujet de la clientèle, le type a été bien incapable de me fournir l’adresse de l’établissement. Tout juste s’il s’est remémoré le nom du quartier. Ça se situe quelque part sur les quais. Il y a un pont à proximité… Mais du diable s’il se rappelle lequel.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAMuni de ces maigres informations, je pars en quête de ce haut lieu de la contre culture électronique.

Je m’enorgueillis de posséder de nombreuses qualités. La débrouillardise et le sens de l’orientation n’en font malheureusement pas partie. Dix minutes après mon départ, j’ai déjà considérablement dévié de ma trajectoire. Une demie-heure plus tard, je ne suis déjà plus capable de me repérer. Je n’en continue pas moins à rouler en ligne droite et finis par m’engager dans une très large artère.

La nuit grouille de monde. Des centaines de personnes émergent de l’ombre et se portent silencieusement à ma rencontre. Leur mutisme m’est d’autant plus incompréhensible que la plupart exhibent la plus affligeante exubérance vestimentaire. Cette épidémie de visages peinturlurés et de perruques fluorescentes devrait en toute logique s’accompagner des quelques borborygmes tonitruants au moyen desquels nous extériorisons habituellement notre joie de vivre. Je regarde un moment sans comprendre. La vue d’un jeune escogriffe emberlificoté dans un drapeau me renseigne enfin sur l’identité de la troupe. J’assiste à une déroute de supporters. La défaite de leur équipe a douloureusement dégrisé tous ces footeux. Les Allemands prennent visiblement ces choses là au tragique. Ce cortège de bouffons consternés ne laisse pas d’être émouvant. On dirait l’enterrement d’un clown.

Lassé du spectacle je m’éloigne au hasard des rues et des terrains vagues. J’ai désormais renoncé à tout effort d’orientation pour m’abandonner au seul plaisir de la dérive. Berlin by night se prête merveilleusement à ce genre d’exercice. Même en plein jour, cette ville immense reste toujours à moitié déserte. Passé une certaine heure elle semble se dépeupler tout à fait. La nuit berlinoise appartient au silence et aux herbes folles.

De rares réverbères diffusent une clarté nébuleuse qui atténue par endroits l’épaisseur de la nuit. De loin DSC_0464en loin, le pas nonchalant d’un noctambule me rappelle que je ne roule pas encore en rase campagne. C’est d’ailleurs là ma seule certitude. Pour le reste, j’ignore entièrement où je me trouve. Je commence tout juste à m’en inquiéter lorsque de retentissant éclats de voix éveillent ma curiosité. Un peu plus loin sur la droite flamboie un bar miniature. L’El Ninio s’encastre dans une rangée de belles maisons du siècle dernier. Beaucoup semblent abandonnées. Une volée de planches condamnent hâtivement leurs fenêtres et les décorations de leurs façades saccagées portent les traces de mutilations rageuses et répétées. De bouillonnants pochards gesticulent interminablement autour du comptoir tandis que de moins vaillants s’éloignent en titubant parmi les entassements de pavés.

Il est dit que je n’échapperai pas à la présence des supporters. Ceux-ci sont espagnols et ne se lassent plus de prolonger l’ivresse de leur victoire. Fatigué de jouer les grincheux je m’attable à leur côtés. Je me laisse si bien contaminer par leur enthousiasme que j’ai bientôt l’impression d’avoir, moi aussi, quelque chose à célébrer. Dans un accès d’exaltation je commande une absinthe.

DSC_0416Immergez brièvement le sucre dans la boisson pour le saturer d’alcool. Placez-le ensuite sur la cuillère avant de l’enflammer et de le regarder fondre et ruisseler dans votre verre. L’esprit encombré de clichés culturels je me conforme scrupuleusement à ces instructions. Ayant accompli les gestes sacrés, j’hésite longtemps à porter le liquide à mes lèvres. J’aspire à un peu d’extraordinaire. L’intensité de ma désillusion égale celle de mon attente. Le goût de la fée verte n’a décidément rien d’enchanteur. Du pastis, quoi…

Irrité, je vide rapidement mon verre et gagne la sortie. Je n’ai pas l’habitude de boire et ne tiens guère l’alcool. C’est donc d’un pas incertain que je reprends ma marche en m’engouffrant au hasard dans des rues inconnues. Un torrent d’idées électriques déferle dans ma cervelle.

DSC_0209Hagard, je débats interminablement avec les femmes que j’ai aimé. J’engueule l’une, en console une autre et règle sauvagement mes comptes avec une troisième.

Emporté par le feu de la discussion, je m’assieds parfois sur un banc pour leur crier ce qui m’est resté sur le coeur. Tout ce que je n’ai jamais osé leur dire. Tout ce qu’elles seront toujours trop connes pour comprendre.

Je déambule ainsi une heure durant sans me soucier de savoir où je suis. Au pire, j’attendrai l’aube et le premier tramway. C’est alors que quelque chose me revient brusquement en mémoire.

 

(…)