BERLIN A LA DERIVE II (Federico Boanergès)

« I’m the king of the night time world! » (Gene Simmons)

Le vélo!

IMG_20130207_155332J’ai oublié mon vélo devant le bar.

Je dessoûle brutalement et mesure les conséquences de mon étourderie. Je ne suis jamais venu dans le secteur. J’ignore jusqu’à l’adresse de ce bar. Je n’ai donc pas la moindre chance de récupérer mon bien. Incapable de me résoudre à mon impuissance, je reviens cependant sur mes pas pour me lancer dans une recherche inutile. Je m’agite considérablement et déploie une énergie insensée à sillonner un quartier que mon désarroi ne cesse de me rendre plus méconnaissable.

A bout de force, je finis tout de même par m’arrêter. J’ignore combien de temps ont duré mes recherches. Je n’ai aucune idée de l’heure qu’il peut être et le lieu où je me trouve me paraît plus problématique que jamais. Triste et épuisé, j’ai perdu toute envie de jouer. J’ai besoin de repos. Incapable de décider s’il faut tourner à droite ou à gauche, je décide de rester sur place. C’est alors que je remarque l’existence d’une immense bâtisse bruyante et surpeuplée.

Tacheles.

Comment ai-je fait pour passer à côté?

Il y a maintenant longtemps que Tacheles est devenu une institution. Ce bastion berlinois de OLYMPUS DIGITAL CAMERAl’académisme underground a trouvé à se loger dans les ruines d’un grand magasin d’avant guerre. Une sage bohème de barbouilleurs internationaux s’y adonne à un inoffensif maniérisme d’avant-garde. On retrouve dans l’audace consciencieuse de leurs oeuvres les poncifs de toutes les révolutions esthétiques qui se sont succédées depuis Dada. La bâtiment lui même a pris des allures de création collective. Deux générations d’iconoclastes méticuleux se sont appliqués à en barbouiller les murs de graffitis. Le tout a fini par ressembler à une imitation assez crédible d’un squat new-yorkais de la grande époque. Les ombres d’Andy Warhol et de sa Factory s’y font très pesamment sentir.

En dépit de l’heure tardive, le lieu explose littéralement de vie. Je traîne ma fatigue parmi des groupes surexcités et des artistes maussades qui attendent le chaland avec Nirvana ou le Velvet Underground en fond sonore. Pourquoi est-il si difficile d’échapper au cliché? Je flâne en curieux dans tout le bâtiment. J’apprends que l’immeuble n’abrite pas seulement des ateliers et des salles d’exposition. On y trouve également une salle de cinéma, un théâtre et une demi-douzaine de bars et de buvettes. Parfois, je me pose pour observer le manège des uns et des autres. En dépit de toutes mes réserves, je dois avouer que le lieu est intéressant. Inutile d’en chercher l’équivalent à Paris. En comparaison, c’est un cimetière.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAQuelqu’un vient aimablement me proposer un rail de cocaïne que je refuse de manière tout aussi urbaine. D’autres me tendent spontanément des gobelets de vin ou de petits verres de rhum. J’ingurgite tout cela sans songer à m’enquérir des motifs de leur générosité.

Je finis par entrer dans le théâtre. La salle est grande. Quelques projecteurs éclairent faiblement une scène sans décors. Plongés dans l’obscurité, les gradins se laissent à peine distinguer. Seul l’éclair occasionnel d’un briquet trahit la présence du public. Les quelques couples qui en tiennent lieu sont d’ailleurs bien trop absorbés par leur intimité pour être conscient de ce qui les entoure. D’invisibles enceintes distillent une musique électronique aux harmonies glaciales.

De temps à autre une silhouette se matérialise sur scène et se met à danser. Au bout d’un moment plus ou moins long, la personne s’interrompt pour se volatiliser de manière tout aussi énigmatique. Parfois, c’est tout un groupe que l’on voit surgir de la sorte.

J’ai toujours détesté la danse. Je ne possède ni le sens du rythme ni la coordination nécessaire pour y trouver un plaisir quelconque. Même dans ma jeunesse, je n’ai jamais éprouvé le désir de fréquenter les boîtes de nuit. Ici pourtant, les choses sont différentes. Le lieu n’admet pas les spectateurs. Il faut participer ou partir.

Je profite donc de la sortie de quatre jeunes filles pour m’élancer à mon tour sur la scène. Aveuglé par la OLYMPUS DIGITAL CAMERAlumière des projecteurs, je me sens cerné par les ténèbres. Je ne distingue rien de ce qui se situe au-delà de ma bulle électrique. La musique a pris des accents plus rock. Un psychédélisme angoissé et dépressif qui ne s’accorde que trop bien au lieu et à l’heure. Je n’ose pas hésiter et me mets aussitôt à danser d’un pas pesant. Je me sens inapte à me couler dans l’espace. Mes mouvements sont lourds et maladroits. Je manque autant de fluidité que de souplesse. On dirait un ours en état d’ébriété. Chaque mouvement me coûte. Ecrasé de honte, je me sens terriblement ridicule. Je vais me faire huer. Quelqu’un va finir par se lever pour me chasser de la scène… Je prends progressivement conscience que mes craintes sont dénuées de fondements. Je continue à me contorsionner dans l’indifférence générale.

Lorsque je m’autorise enfin à quitter les lieux, je suis littéralement hors d’haleine. Près de la sortie un barbu me pointe du goulot de sa bière. «Quel sacré numéro! Tu avais l’air d’un oiseau. On aurait dit que tu cherchais à prendre ton envol.» Je passe outre.

Retour au rez-de-chaussée.

Photo 1_17Cachée entre deux bars, une porte coupe feu s’ouvre sur un réduit de béton brut. Un endroit du genre bunker qui se laisserait aisément fantasmer en oubliettes. On a préféré y installer une discothèque de poche. Sur la piste minuscule, un enchevêtrement de corps se convulsionnent au rythme d’une musique tout en stridences et en marteaux piqueurs. Les torses largement dénudés des danseurs ajoutent quelque chose de trouble à l’ensemble. Mais ces gamins pensent moins au sexe qu’à l’alcool. La plupart en sont déjà largement imbibés. Les plus frénétiques complètent le cocktail par un assortiment de pilules. Pendu au plafond, un superbe dragon de bronze enflamme l’atmosphère chaque fois que le barman actionne une pédale cachée sous le comptoir. Il me faut du temps pour repérer le truc. Ces brusques jets de flammes me mettent d’autant plus mal à l’aise qu’ils jaillissent à quelques centimètres au dessus des têtes. Si l’un des brushings venaient à s’embraser la catastrophe serait inévitable. D’abord pétrifié par la violence de ce tableau, je décide bientôt de me fondre dans la mêlée. J’ai beaucoup trop peur pour partir sur le champ. Je dois d’abord me prouver que je suis capable de côtoyer cette bande de cinglés. Porté par l’euphorie du lieu, je prends harmonieusement ma place au sein de cette cohue. Je saute, je virevolte, je me cabre et me déhanche comme un beau diable. Je me démène avec insistance dans l’espoir d’éprouver à mon tour un peu de la joie qui se lit sur le visage des autres. J’ai beau faire, je reste sur mon ennui. Sans doute suis-je déjà trop vieux pour ce genre de divertissement. Peut-être que si j’avalais l’un de ces cachets… Au bout de deux heures j’abandonne la partie. A l’instant où je cesse de m’agiter, je sens brusquement le sol se dérober sous mes pieds. Je m’écroule, fauché d’épuisement.

Emergeant à l’air libre, je prends désagréablement conscience de la sueur qui m’inonde. Le tissus détrempé de mes vêtement me colle à la peau. J’ai les pieds gonflés, la tête en feu et la gorge affreusement sèche. Je suis néanmoins de très bonne humeur.

La tendre grisaille de l’aube me ragaillardit progressivement. A défaut de m’avoir amusé, cette séance de gymnastique rythmique m’a considérablement détendu. Je me laisse envahir par une très agréable sensation de fatigue.

La veste sur l’épaule, je m’éloigne d’un pas paisible pour me figer tout aussitôt… Je viens de reconnaître OLYMPUS DIGITAL CAMERAmon vélo… Il m’aura fallut, comme toujours, errer durant des heures pour parcourir une centaine de mètres…

A la terrasse de L’El Ninio, les derniers fêtards saluent les premiers consommateurs du jour. Je suis trop exténué pour faire grand cas de ce miracle.

Je détache mon cadenas avec une indifférence exemplaire et regagne doucement mes pénates tandis que s’éveillent les hordes inopportunes des gens sérieux et raisonnables.