MASCULIN / FÉMININ (entretien avec LILY JATTIOT – 1ère partie)

41UGl1k32BL._Le 24 janvier 2014, Lily Jattiot, psychanalyste et thérapeute jungienne au talent et à l’expérience hors du commun, publiait aux éditions Accarias son deuxième livre intitulé Sagesse du féminin. Elle y examine les raisons pour lesquelles notre monde moderne en est arrivé à nier férocement cette forme d’intelligence non rationnelle que l’on nomme le sentiment. Elle réfléchit aux conséquences funestes d’un tel refoulement et nous invite à cultiver à nouveau cette aptitude fondamentale au lien. Elle affirme surtout avec insistance que cette faculté, que l’on s’est longtemps plu à considérer comme étant l’apanage exclusif des femmes, est en réalité accessible à l’ensemble du genre humain sans distinction de sexe. Interpellé par cette lecture passionnante, je suis allé rencontrer Lily pour lui poser quelques questions complémentaires. Elle a très gentiment accepté d’y répondre.

Frédéric Blanc: Qu’est-ce qui, à ce stade de ton parcours, t’a donné envie d’écrire un livre sur la sagesse du féminin?

Lily Jattiot: C’est une question qui me préoccupe depuis l’enfance… Elle s’origine très loin dans ma façon de penser les choses, de penser le monde et de me penser moi-même… J’ai commencé à écrire et à publier des livres assez tard dans ma vie. J’avais besoin de temps pour observer, réfléchir et laisser mûrir mes idées… La question du rapport entre l’intelligence de type masculin et l’intelligence de type féminin qui est au coeur de mon dernier livre est particulièrement complexe. Il m’a donc fallu passer par un long travail de maturation pour comprendre de quoi il en retourne puis pour parvenir à énoncer clairement mes intuitions. J’ai abordé la question sous plusieurs angles différents. J’ai enrichi ma réflexion en m’appuyant d’abord sur mon expérience de psychanalyste mais aussi sur le témoignage de personnes que je côtoie dans la vie de tous les jours. Il a fallu que cela se clarifie avec le temps… Formuler de manière limpide une idée complexe demande beaucoup de temps et de patience. Après trente ou quarante ans de réflexion et d’expérience on peut même parvenir à la condenser en une phrase.

FB: Que veux tu dire quand tu affirmes que cette question s’origine très loin dans ton enfance?

Lily Jattiot: Nous étions sept enfants dans ma famille. Cinq garçons et deux filles. Les gars étaient donc clairement en majorité… J’ai cependant eu de la chance car aux yeux de mon père c’était avantageux d’être une fille. Spontanément, il s’entendait plus facilement avec ses filles qu’avec ses garçons. D’ailleurs, d’un certain point de vue, ma soeur et moi avons eu une vie plus facile que nos frères. Enfant, je trouvais un peu mystérieux que mon père ait autant d’affinité avec ses filles. Cela m’a sensibilisée d’entrée de jeu au fait qu’il y avait chez mon père un aspect féminin avec lequel il était pleinement à son aise. Mon père était un homme de sentiment. C’était un artiste. Il était instituteur mais c’était aussi un peintre. Il faisait ça quand il pouvait. Il peignait de très belles aquarelles. Je lui ai toujours connu ce double visage. C’était d’un côté un homme plein de force et d’autorité qui assumait avec talent des rôles traditionnellement dévolus au masculin: père de famille, directeur d’école, secrétaire de mairie… D’un autre côté, il manifestait une sensibilité de type féminin qui pour n’être pas très apparente n’en était pas moins très profonde et très expressive. Et alors que de l’extérieur on pouvait le considérer comme étant d’abord très masculin, je pense pour ma part qu’il était en réalité principalement féminin…

FB: …Et comment en es-tu venue à en tirer des conclusions plus générales?

Lily Jattiot: Bon ça, si tu veux, c’est mon terreau de départ. Au fur et à mesure que j’ai grandi et que j’ai commencé à entrer dans la vie active j’ai remarqué que la société nous poussait fortement à nous identifier à une image stéréotypée deArdèche 10 07 006_2 notre identité sexuelle. Les hommes aussi bien que les femmes sont incités à se conformer à des rôles, des métiers et des comportements convenus. J’ai vu énormément de personnes se faire coincer d’une manière ou d’une autre par ces puissants archétypes. Beaucoup d’hommes se croient obligés de manifester un masculin musclé et agressif tandis de très nombreuses femmes s’enferment dans des fonctions, des tâches, des comportements, des manières de se présenter que nous avons pris l’habitude de qualifier de féminines. Comme j’ai eu d’entrée de jeu la chance de ne pas être prise là dedans, j’ai vu qu’il y avait là une espèce de prison collective qui enfermait aussi bien le masculin que le féminin… Et puis j’ai vu aussi qu’il y avait une grosse injustice dans la manière dont nous valorisons une certaine forme d’intelligence, une certaine façon de se servir de sa tête et d’appréhender le monde. Alors que la logique est considérée comme valable, objective et sérieuse, le sentiment, lui, est encore et toujours sujet à caution. Cet état de fait qui pour beaucoup semblait aller de soi m’était incompréhensible. Je me suis donc mise en travail intérieur et extérieur pour arriver à rendre tout cela cohérent.

FB: Comment passes-tu de la notion d’intelligence (du masculin ou du féminin) à celle de sagesse?

Lily Jattiot: L’intelligence peut être définie comme une manière de se servir de son esprit dans le but de s’adapter à la réalité, de la saisir et de s’en servir. L’intelligence existe en lien avec la réalité. L’intelligence de type masculin entre en relation avec la réalité en organisant sa démarche de manière à aller vers le plus d’objectivité possible. Elle se met au dessus de ce qu’elle étudie, elle s’en éloigne pour mieux le voir. Son objectif est de dresser une carte mentale qui offre la plus grande cohérence possible avec le réel. Le féminin pour sa part, développe une intelligence du lien. Pour connaître la réalité, pour la saisir et s’y adapter l’intelligence de type féminin entre en lien avec la vie, avec les choses, les êtres. Elle entre en relation non pas objective mais subjective. Tout ce que la pensée scientifique évacue au maximum, la subjectivité par rapport à l’objet de sa recherche, est au contraire valorisé par le féminin. Et quand cette intelligence du lien se déploie complètement, elle devient sagesse. Directement.

FB: Est-ce que cela sous-entend que lorsque l’intelligence du masculin se déploie complètement elle ne devient pas sagesse?

Lily Jattiot: Pas forcément. Elle peut le devenir mais ce n’est pas systématique. Tu sais bien que le monde hyper rationnel de la recherche scientifique par exemple peut devenir fou dans son rapport avec la réalité. Entendons nous bien, cela arrive aussi à l’intelligence de type féminin. Je ne suis pas en train d’affirmer que cette dernière débouche automatiquement sur une forme de sagesse. Ce type d’intelligence peut être pervertie et n’être rien de plus qu’une habileté à manipuler les autres. L’intelligence du féminin, ne se transforme donc pas automatiquement en sagesse. J’aurais peut-être pu insister davantage sur l’ombre de l’intelligence féminine. Il y en a forcément une. Il me semble tout de même que je le dis à un endroit: la raison sans le coeur c’est une catastrophe mais le coeur sans la raison c’est aussi une catastrophe. Les deux doivent se compléter et se corriger… Mais enfin, le point sur lequel je voulais insister c’est que l’intelligence de type féminin lorsqu’elle se développe de manière saine peut déboucher directement sur une forme de sagesse.

FB: Question naïve: les femmes sont-t-elles naturellement douées d’une intelligence de type féminin et les hommes sont-t-ils naturellement doués d’une intelligence de type masculin?

Lily Jattiot: Bien sûr que non. L’intelligence, quelle que soit son type, n’a rien d’automatique. C’est une qualité qui se cultive. Tous les êtres humains viennent par exemple au monde avec une aptitude au langage. Mais cela ne suffit pas, il faut ensuite la travailler, la développer. Ce choix est entre les mains de chacun. Certains hommes peuvent être beaucoup plus doués que les femmes dans le domaine de l’intelligence de type féminine et réciproquement… Mais dans le monde où nous vivons, un homme doué d’une grande intelligence féminine ne le vit pas forcément très bien. Il faut une force peu commune pour se sentir à l’aise lorsque l’on s’est bâti à contre courant des stéréotypes ambiants.

FB: Si les deux formes d’intelligence sont à la disposition de tous les êtres humains sans distinction de sexe pourquoi les sexualiser? Pourquoi ne pas parler par exemple «d’esprit de finesse» et «d’esprit de géométrie».

Lily Jattiot: Je parle d’intelligence de type masculin et d’intelligence de type féminin car je pars de l’état de confusion dont nous avons parlé au début de cet entretien. Je pense qu’il y a encore aujourd’hui assez peu d’hommes à l’aise avec leur féminin et assez peu de femmes à l’aise avec leur masculin. Pour me faire comprendre je suis donc obligée de tenir compte donc de l’état des mentalités. Il est possible que dans 100 ou dans 200 ans il ne soit plus nécessaire de sexualiser ces deux formes d’intelligence. On pourra alors tout simplement parler de coeur et d’intellect. C’est exactement la même chose. Mais à l’heure actuelle cette sexualisation est toujours une nécessité. Je tiens à me situer dans notre monde tel qu’il est actuellement.

FB: Beaucoup de femmes entretiennent actuellement un fort ressentiment contre les hommes qu’elles tendent à accuser obstinément de tous les maux de la terre. N’as-tu pas peur en insistant tellement sur les qualités de l’intelligence de type féminin et les limites de l’intelligence de type masculin de contribuer encore à envenimer ce conflit?

Lily Jattiot: Bien sûr, si on traduit tout ce que je raconte dans la logique binaire du «ou bien ou bien», je suis simplement en train de casser la gueule du masculin au profit du féminin. Mais c’est précisément de cette logique là que je souhaite sortir. Tu peux prendre n’importe lequel de mes propos et le comprendre de façon sado-masochiste: avant il y avait le féminin qui était en dessous et le masculin au dessus et maintenant c’est l’inverse. Mais ce n’est bien entendu pas mon propos. Certains vont le comprendre de cette manière. C’est inévitable. Tant que l’on évolue dans le monde à deux dimensions du sado-masochisme, il y en a forcément un au dessus et un autre en dessous. Mais si j’insiste tellement sur 1505 - copiel’exemple de Shéhérazade, l’héroïne des Milles et unes Nuits, c’est précisément parce qu’elle n’agit pas de cette manière avec son cornichon de mari. Elle ne le prend jamais de haut. Elle ne lui enlève rien et se contente simplement d’ajouter quelque chose à ce qui existe déjà. C’est uniquement grâce à cela qu’il peut s’ouvrir et s’adoucir. Mais nous sommes tellement habitués à penser de manière binaire que nous n’imaginons pas qu’une réforme puisse aboutir à autre chose qu’à un simplement retournement de la situation initiale. Mon livre n’est pas un plaidoyer pour la domination du féminin sur le masculin. Pas du tout. Ce serait un contresens. Mais c’est sûr qu’il y en a qui vont le comprendre comme ça. La logique du «et» ne peut pas se situer uniquement du côté du pôle féminin. Elle doit englober à la fois le féminin et le masculin sous peine de retomber dans un monde a deux dimensions du «ou bien ou bien». C’est alors qu’on entre dans le ternaire. Et ce n’est qu’à ce moment là que le sujet émerge et peut jouer un rôle. Dans le monde à trois dimensions, le sujet dispose à la fois de la dimension masculine ET de la dimension féminine. Il peut les utiliser alternativement selon ses besoins. Il peut aussi rééquilibrer l’une avec l’autre.