BRAD WARNER: ZEN, PUNK ROCK & SÉRIES B.

«All I want is the truth now
Just give me some truth»
John Lennon

Hardcore ZenBrad Warner s’est converti au rock longtemps avant d’entendre parler du bouddhisme et ce premier coup de coeur eût pour lui presque autant d’importance que le second. Bassiste au sein d’un combo de punk radical nommé ZERO DEFEX, il découvre dans cette culture un humour, une indépendance d’esprit et une exigence éthique qu’il continue encore à cultiver aujourd’hui. La plus sûre manière de rester fidèle au punk étant de s’en éloigner, le milieu des années 80 le verra s’orienter vers un rock psychédélique bizarre et décalé. Brad Warner est alors le membre unique du «groupe» DIMENTIA 13, nom sous lequel il enregistrera une série de cinq albums dont la réussite artistique n’est proportionnelle qu’à leur échec commercial retentissant. Tirant les conséquences de cet insuccès chronique, il choisit de s’expatrier au Japon où il finit par intégrer la société de production cinématographique Tsuburaya®. Fondée par le créateur de Godzilla, cette dernière réalise à la chaîne de délicieux films de science-fiction de série Z – le genre d’intrigues simplistes où des super-héros parfaitement ridicules s’obstinent à sauver le monde en boxant des monstres improbables dans de sommaires décors de carton pâte.

«Et le zen dans tout ça?» demanderait ce bon Jacques Chancel. Lorsqu’il arrive à Tokyo, Brad Warner pratique déjà assidûment le zazen depuis une bonne dizaine d’années. Ayant rencontré un instructeur de valeur en la personne de Tim Mc Carthy, il n’éprouve pas vraiment le besoin de chercher ailleurs. Durant les premières années de son séjour japonais, sa fréquentation des milieux bouddhistes se réduit donc à quelques visites de simple curiosité. C’est pourtant au cours de l’une d’entre elles qu’il aura la surprise de rencontrer celui qui deviendra son principal instructeur dans la voie du zen.

Disciple du fameux Kodo Sawaki (qui est également le maître de Taisen Deshimaru), Gudo Wafu Nishijima ne correspond en rien à l’image d’Epinal du moine zen. Ancien fonctionnaire au ministère des finances, il occupe alors ses journées à travailler pour une grande compagnie de cosmétique et sa passion pour les écrits de Dôgen voisine étrangement avec un intérêt poussé pour la biologie. Profondément ancré dans sa tradition, ce vieil homme de 82 ans est cependant capable de faire preuve d’une liberté de pensée et de parole qui bouscule même l’ancien punk iconoclaste qu’est Brad Warner. Japonais jusqu’au bout des ongles, Gudo Nishijima n’hésite par exemple pas à se montrer fort cavalier avec le protocole. En vue de sa prise de voeux monastiques, Brad Warner se doit de calligraphier les noms des différents maîtres de sa lignée sur un papier des plus précieux. Cette tâche, qui requiert une attention extrême, a valeur de rituel. Sans doute ému par la solennité des circonstances, la main de Brad dérape ce qui occasionne un pâté du plus mauvais effet. Consulté sur la conduite à tenir en pareil cas, Nishijima roshi se contente de recommander l’usage du tip-ex®. Une autre anecdote se montre encore plus éclairante à cet égard. Brad Warner contacte un jour son maître pour lui soumettre un problème délicat. Doit-il accepter de tenir une chronique régulière sur un site où de belles jeunes femmes tatouées s’exhibent en des tenues plus que légères? La question n’a rien d’anodin car une telle collaboration risque de choquer inutilement dans le petit milieu du zen. Et Nishijima de lui répondre laconiquement que tout ce qui met en valeur la beauté des femmes contribue aussi à rendre le monde meilleur.

Hardcore Zen, l’ouvrage dont j’avais résolu de vous parler avant de me laisser entraîner dans cette longue digression biographique a été publié en 2003 soit dix longues années après la rencontre de Nishijima. Premier livre écrit par Brad Warner, il mêle une réflexion décapante sur la pratique du zen avec de nombreux fragments autobiographiques. Triviales ou intimes, ces anecdotes contribuent à illustrer des réflexions théoriques qui n’auraient pas la même puissance si elles n’étaient pas incarnées dans la quotidien d’une vie moderne. Sous son apparence fantaisiste, Hardcore Zen expose avec une clarté saisissante les concepts fondamentaux du bouddhisme mahayanniste. Loin de nuire à la rigueur du propos, le ton familier et l’humour volontiers iconoclaste de l’auteur nous aident au contraire à surmonter les vertigineuses frontières culturelles et temporelles qui nous séparent des préoccupations d’un petit groupe d’ascètes indiens du Vème siècle avant notre ère. Avec son bagou branché de rocker archi cool et ses références culturelles atterrantes, Brad Warner réussi le tour de force de rendre vie et pertinence à ce qu’il y a de plus profondément universel dans le bouddhisme. Lorsqu’il décrit la puissance terrifiante qui se dégageait de son maître, il n’hésite pas à le comparer au fameux «performer» punk GG Allin qui avait pour habitude de terroriser son public par des agressions outrancière. Ce rapprochement incongru au premier abord crée une collision d’images et de références immédiatement éclairante. Dépouillant le zen de tout exotisme inutile, Hardcore Zen nous en livre une version contemporaine et percutante. Tout le sel de cette lecture vient du fait que ce livre a été silencieusement mûri pendant plus de vingt ans. Cela lui donne une densité qui fera parfois défaut aux ouvrages suivants. Hardcore Zen ne se contente pas d’être une étude, même brillante, sur le zen. Il est le témoignage honnête, habité et passionné d’un homme qui s’est investi corps et âme dans une recherche et qui nous livre les résultats d’une vie de réflexion, de doutes et de pratique. Ce que Brad Warner dit sur le zen n’a pas été copié dans un livre de Mircea Eliade ou de Karlfried von Dürkheim. Ce sont les affirmations de quelqu’un qui s’est donné la peine de voir et de vérifier par lui même. A l’instar d’un Swami Prajnanpad, Brad Warner place exclusivement la notion de sacré dans une recherche constante et sans concession de la vérité. Il nous montre par là que la spiritualité n’est en rien incompatible avec la culture occidentale moderne.

Pour une raison qui me reste incompréhensible aucun des livres de Brad Warner n’a encore été traduit en français. Les éditeurs sont prudents me dit-on. Les traductions coûtent cher et leur succès reste incertain. En ce qui concerne Brad Warner, je crains cependant que cette pusillanimité ne soit une regrettable une erreur. Son insolence et sa bonne humeur sont visiblement faits pour séduire un large public de lecteurs francophones. Il y a des best seller qui se perdent. Et des coups de pieds au cul aussi.

Mister White