Le Coeur du Pitre

Voir Ali Lham sur scène, c’est assister à l’un de ces petits miracles ordinaires que j’affectionne tout particulièrement. Lorsqu’il a le privilège (somme toute assez rare) d’exercer l’un de ses vrais talents, un être humain dégage une assurance tranquille qui fait plaisir à voir. Etant parfaitement à sa place, il n’a rien à prouver ni à envier à personne. Son action relève alors de l’évidence. C’est le sentiment que j’ai éprouvé la première fois que je vis chanter Ali. Depuis lors, chacun de ses passages sur scène n’a fait que confirmer cette impression initiale.

Le gag de l’histoire c’est qu’Ali ne cesse de répéter à qui veut l’entendre que la chanson ne l’intéresse pas le moins du monde et que son grand rêve d’enfance était de devenir footballeur professionnel. Bien qu’elles soient à prendre avec des pincettes, ce genre de déclarations ne relèvent pas uniquement de la provocation. Titulaire d’une maîtrise de philosophie, lecteur vorace aux centres d’intérêts prodigieusement éclectiques, cet hommes fin et discret n’était à priori pas le candidat idéal pour devenir une bête de scène (dans un genre tout de même plus proche de celui de Léonard Cohen que de celui de Tina Turner).

Mais me direz-vous alors: «qu’allait-t-il faire dans cette galère?» A vrai dire, il le sait à peine lui même. En apparence, tout cela relève uniquement du hasard et des rencontres. Tout commence par la découverte des disques de Georges Brassens. D’abord indifférent, Ali finit tout de même par tomber sous le charme du pornographe du phonographe. Au fil des écoutes, son enthousiasme prend de telles proportions qu’il se sent littéralement poussé à apprendre la guitare. Il veut jouer les chansons du maître.

Les choses auraient pu en rester là si sa bonne étoile ne l’avait pas pourvu d’un réseau d’amis généreux et enthousiastes. Séduits par la qualité de ses reprises et le talent évident de ses premières compositions, ils l’encouragent à persévérer. La chaleur de cet accueil constitue le terreau nécessaire et suffisant à l’éclosion d’une inspiration jusqu’alors en friche. Selon les mots même d’Ali, les chansons commencent alors «à venir frapper à sa fenêtre». En moins de deux ans, il écrit ou coécrit un répertoire d’une quarantaine de chansons.

En juillet 2013, Ali Lham enregistre en quatre jours un premier disque intitulé Le coeur du pitre. Produit de main de maître par Pascal Pourré, l’album étonne par la maturité de son écriture et la qualité de son interprétation. La très belle voix de Johanna Nedelkovitch complète harmonieusement celle d’Ali et le violon de Stéphane Leclercq fait merveille sur deux titres. Les textes, où la tristesse se mêle à l’humour et la candeur à la lucidité parlent des difficultés inhérentes au «métier d’homme». Nous ne sommes pas pour autant plongés dans l’univers plombé et plombant de la chanson dite «réaliste». En dépit de leur thématique souvent sombre, les chansons d’Ali ne laissent jamais place au désespoir.  A leur manière étrange, elles sont également une célébration de la beauté et du mystère de la vie. Elles élargissent nos coeurs au lieu de les rabougrir.

Mr. White