Hank

Hank

La vie, man, la vie. Du jamais vu, je te le dis, de l’inédit jusqu’à aujourd’hui. Contemple et apprends, contemple et apprends. Tiens-toi tranquille et sache que la vie n’est que le bavardage de Dieu. Souvent, ce bavardage n’est que ça : du bavardage. Dieu divague, ou plutôt il semble divaguer. Il fait comme s’il divaguait, la canaille, ça fait partie de son éternel jeu de cache-cache. Un débit ininterrompu de situations, de collisions en apparence sans queue ni tête, de drames et de merveilles, parfois, entre surexcitation et abattement. Et puis il arrive que tout d’un coup, si tu regardes, si tu te tiens tranquille et que tu regardes calmement, la cohérence se fait jour. Le sens de ce discours selon toute apparence insensé se révèle et te foudroie. Le monde cesse d’être ce conte plein de bruit et de fureur raconté par un idiot et qui ne signifie rien. Ou, plus précisément, il demeure un conte plein de bruit et de fureur, mais plein de silence et d’amour, aussi, dit par une incommensurable intelligence et dont le sens fulgurant échappe à toute appréhension rationnelle, mais qui est pourtant bien là, de toute éternité.”

Hank

Cette obscure clarté qui tombe des étoiles

José 21©Photo. R.M.N. / R.-G. OjŽdaMon éducation m’a transmis une image déplorable de l’astrologie. Ces croyances d’un autre âge me choquaient moins par leur absurdité que par leur utilisation frauduleuse. Je regardais les astrologues comme des truands qui exploitaient notre misère affective et intellectuelle. Les publicités criardes que l’on trouvait insérées dans les dernières pages de certains magazines achevaient de me conforter dans mon mépris. Je n’aurai sans doute jamais eu l’occasion de changer d’opinion si ma route n’avait pas croisé celle de José Sol-Rolland. J’ai consulté José dans l’un de ces moments difficiles où l’on est pratiquement prêt à essayer n’importe quoi… Si je ne fus pas entièrement converti par cette première consultation, je n’en sortis pas moins avec la conviction qu’il y avait plus de choses dans le ciel et sur la terre que n’en rêvait ma pauvre philosophie. J’avais été touché par la personnalité directe, intelligente et chaleureuse de José. J’avais surtout été intrigué par la précision de son interprétation. Comment cet inconnu s’était-il débrouillé pour en savoir aussi long sur moi ? Voilà qui justifierait déjà en soi un entretien. Ce qui rend le cas de José encore plus piquant c’est qu’il est sans doute l’un des rares astrologues à avoir soutenu une thèse de biochimie structurale et métabolique. De quoi m’inciter à réviser un certain nombre de mes préjugés. Peut-on vraiment être à la fois du côté de la science et de celui de la superstition ?

Frédéric Blanc : Cher José, peux-tu nous parler de ta passion pour les sciences…

José 1José Sol-Rolland : Les sciences de la vie me passionnent depuis que je suis tout môme. Je garde encore des souvenirs très vivaces de certains cours de biologie… Je me rappelle par exemple d’une expérience toute simple qui consistait à verser des lentilles dans un bocal et à y ajouter une petite quantité d’eau. Je me souviens de ma surprise en remarquant que cela produisait un léger dégagement de chaleur. Ça m’avait captivé… Au moment de choisir mon orientation universitaire, je me suis donc lancé assez naturellement dans un DEUG de Biologie. J’ai ensuite enchaîné sur une licence, une maîtrise, un ingéniorat universitaire, un DEA, une thèse…

F.B. : C’est très complet comme formation…

José Sol-Rolland : Oui ! Avec le recul, je me dis que la longueur de mes études reflète aussi bien la profondeur de ma passion pour la biologie que l’intensité de mon désir de fuir la vie active (rires)…

F.B. : Pourrais-tu nous expliquer pourquoi les sciences de la vie te passionnaient autant ?

Add. 11639 f.517José Sol-Rolland : Non. Au risque de te décevoir, je ne pense pas être capable de répondre à ta question. Je suis d’ailleurs persuadé qu’il est impossible d’expliquer une passion. Cela tient-il à la qualité de mes professeurs ? Je me doute cependant bien que tous leurs élèves n’ont pas gardé un souvenir impérissable de leurs cours. L’intensité de mon intérêt tient donc certainement aussi à ce que je porte en moi… Une chose est sûre, ma passion pour les sciences de la vie a été profonde et durable. Elle est restée intacte jusqu’à ma thèse. Je me souviens très bien des cours de chimie moléculaire que je suivais en DEA. On étudiait le fonctionnement des cellules du corps humain. J’étais tout simplement émerveillé. J’en tombais presque à genoux ! Cet émerveillement n’a d’ailleurs pas disparu. Le seul fait de t’en parler me donne la chair de poule…

F.B. : A quel moment as-tu senti faiblir ton intérêt?

José Sol-Rolland : C’est en travaillant sur ma thèse que j’ai commencé à m’emmerder profondément. Tant qu’il s’agissait de s’intéresser aux découvertes des autres, je trouvais la biochimie passionnante. Mais dès que j’ai commencé à passer le plus clair de mes journées dans un laboratoire à me casser la tête sur des problématiques hyper techniques et hyper pointues ça n’a plus du tout été la même chose… J’ai dû me rendre à l’évidence : je n’avais pas du tout « l’être d’un chercheur. ». J’étais en train de m’enfermer dans quelque chose qui ne me correspondait pas.

F.B. : Qu’est-ce qui ne te convenait pas ?

José 19José Sol-Rolland : C’était très solitaire comme travail… Je me souviens que cette absence de relations me faisait souffrir… C’est à cette époque que je me suis découvert un intérêt très puissant pour « l’humain ». Il m’arrivait de penser que j’aurais dû faire des études de psychologie ou de sociologie… Cela restait encore très confus et ne dépassait pas le stade de la rêverie. Ce genre de pensées revenait tout de même avec beaucoup d’insistance… A ce stade, ma seule certitude était que je n’allais pas passer le reste de ma vie dans un laboratoire. C’était absolument hors de question !

F.B. : Tu as tout de même décroché ton doctorat…

José Sol-Rolland : Oui… Avec le recul je me dis d’ailleurs que cela tient du miracle…

F.B. : Pourquoi ?

José Sol-Rolland : Le manque d’intérêt… Pour réussir ton doctorat, tu dois être obsédé en permanence par ton sujet. La plupart des thésards y pensent sans arrêt. Ils y pensent dans le métro, sous leur douche, au petit déjeuner… Certains doivent même pousser le vice jusqu’à y réfléchir en faisant l’amour… C’est parfaitement normal. C’est la seule manière de s’y prendre pour que ça marche… Je n’ai jamais atteint ce degré d’implication… J’avais vraiment une attitude de fonctionnaire. Dès que je sortais du labo, c’était terminé. Je ne pensais plus du tout à mon travail. Là dessus se sont rajoutés des difficultés psychologiques liées à ma peur d’intégrer le monde du travail. Au moment de soutenir ma thèse j’ai failli partir sans laisser d’adresse. C’est là que je me suis rendu compte que quelque chose ne tournait franchement pas rond… J’ai décidé de me lancer dans une thérapie. Il m’a fallu une bonne année de travail sur moi avant que je réussisse à soutenir ma thèse. C’est dire qu’il y avait un gros bouchon à faire sauter (rires)…

F.B. : A quel moment l’astrologie est-elle rentrée dans ta vie ?

José 10José Sol-Rolland : J’ai commencé à m’intéresser à l’astrologie pendant ma thèse. D’un certain point de vue, on pourrait dire que ça s’est fait par « hasard ». Après avoir pratiqué l’astrologie pendant 30 ans je ne crois cependant plus au hasard… J’avais sympathisé avec la secrétaire du laboratoire. Elle m’a avoué un jour être allée consulter un astrologue et m’a chaudement encouragé à suivre son exemple… J’ignore pourquoi j’ai fini par suivre son conseil. Tout ce que je sais c’est que je ne le regrette pas… Le type que j’ai consulté m’a convaincu que l’on pouvait connaître la psychologie et l’histoire d’un parfait inconnu en se servant d’une simple carte du ciel. Ça m’avait d’autant plus impressionné que ce n’était même pas un bon astrologue. Ce qu’il me disait n’avait pas beaucoup d’intérêt. Ça partait dans tous les sens… Ce qui m’épatait c’est qu’il soit en mesure d’accéder à ces informations ! Cela me donnait la preuve que l’astrologie était un instrument précieux. Utilisé de manière habile, il pouvait même être utile.

F.B. : Quel était ton état d’esprit après ce premier contact avec l’astrologie ?

José Sol-Rolland : J’ai immédiatement pris feu intérieurement. Ça a été le début d’une longue histoire d’amour.

F.B. : Tu décris les choses de manière très intense. As-tu une idée de ce qui t’a si profondément fasciné dans l’astrologie ?

José 31José Sol-Rolland : Je n’en ai franchement aucune idée. C’est la même chose que pour les sciences de la vie… Je te l’ai dit. Je ne pense vraiment pas que l’on puisse expliquer une passion. Se passionner pour une discipline c’est un peu comme tomber amoureux de quelqu’un. Tu peux essayer de chercher des raisons rationnelles. Elles seront toujours fausses. Tu es amoureux parce que tu es amoureux. Un point c’est tout ! Mais comme je ne veux pas te frustrer d’une réponse, je dirais que ce que je trouve absolument merveilleux dans l’astrologie c’est qu’elle nous relie au mystère le plus profond de la vie tout en nous apportant une aide dans les aspects les plus concrets de notre existence. C’est ça qui me fait vibrer. Il y a d’un côté ce lien avec le ciel. L’astrologie nous ouvre de vastes horizons en nous montrant de manière limpide que notre existence s’inscrit dans un ensemble immense sur lequel nous n’avons aucun contrôle. D’un autre côté elle est un instrument éminemment pratique et terre à terre qui nous permet de mener nos petites affaires de manière plus efficace. Elle va éclairer les causes des crises professionnelles ou affectives que nous sommes en train d’affronter et va nous donner des clefs pour nous affranchir de la tyrannie du passé. En résumé, l’astrologie nous montre à quel point tout ce qui existe est interdépendant et que les grandes lois cosmiques sont également à l’œuvre à notre niveau minuscule. C’est vertigineux.

F.B. : Revenons aux débuts de ta passion. As-tu immédiatement éprouvé le désir de consacrer ta vie à l’astrologie ?

José Sol-Rolland : Pas tout de suite, non. Suite à cette première consultation, j’ai commencé à courir les librairies ésotériques pour acheter tous les livres que je pouvais trouver sur le sujet. Et alors là, grosse déception ! Une vraie douche froide. Le moins que l’on puisse dire c’est que l’approche « traditionnelle » de l’astrologie peut être très morbide.

José6F.B. : Morbide ?

José Sol-Rolland : Enfermante, si tu préfères… La plupart des livres qui me sont alors passés entre les mains étaient imprégnés d’un déterminisme féroce. Leurs auteurs décrivaient le thème de naissance comme une véritable prison. Leurs analyses étaient aussi simplistes que définitives. Aucune place pour le doute. Ils n’envisageaient pas non plus qu’un individu puisse évoluer… Pour moi ce dernier aspect était extrêmement perturbant.

F.B. : Malgré cette déception tu décides quand même de persévérer dans l’étude de l’astrologie…

José Sol-Rolland : Tout à fait. Mais pendant un certain temps, je me suis senti pris entre deux feux. L’astrologie était entrée dans ma vie et je sentais bien que je ne pourrais plus revenir en arrière. Je devais cependant constater que tous les ouvrages qui traitaient du sujet étaient plutôt toxiques. Je me souviens même avoir rapporté quelques livres à la librairie tellement je les trouvais nuls. Je ne pouvais décidément pas adhérer à leur vision de l’astrologie, donc de la vie.

José 28F.B. : Qu’est-ce qui a fait pencher la balance ?

José Sol-Rolland : Un autre soit disant « hasard » ! Je pratiquais le zen à l’époque. En bavardant un jour dans les vestiaires du dojo, j’ai appris que l’une de mes amies suivait des cours d’astrologie avec un certain Christian Duchaussoy. J’ai immédiatement été séduit par son enthousiasme. Peu de temps après, j’assistais à une conférence de ce monsieur…

F.B. : Et alors ?

José Sol-Rolland : En entendant parler Christian Duchaussoy, j’ai très clairement senti qu’une porte s’ouvrait J’avais enfin découvert une approche de l’astrologie qui me correspondait. Je pourrais dire qu’à partir de là, la route était toute tracée. Je me suis immédiatement inscrit à ses cours, je l’ai consulté en séance individuelle… Bref, j’ai commencé à m’impliquer de manière très sérieuse. Petit détail rigolo : Christian Duchaussoy avait baptisé son approche « l’astrologie structurale ». Or, de mon côté, je préparais justement une thèse de biochimie structurale. On pourrait y voir une certaine forme de continuité (rires)…

José 15F.B. : Avant d’aller plus loin, j’aimerais te demander durant combien de temps tu t’es formé à l’astrologie? As-tu étudié cette discipline de manière aussi exhaustive que la biochimie?

José Sol-Rolland : Oui. J’aime bien aller au fond des choses (rires)… Je me suis formé pendant dix ans au centre d’astrologie structurale de Montpellier. J’y allais le soir, les week-ends… J’ai également participé à beaucoup de stages… J’ai commencé par suivre la formation de base, avant d’enchaîner sur la formation professionnelle. J’ai complété mon cursus par la formation de formateur qui exige de reprendre l’ensemble des bases théoriques.

F.B. : Tu as dit que le fait d’entendre parler Christian Duchaussoy t’avait ouvert des portes. En quoi son approche différère-t-elle de celle d‘une certaine astrologie traditionnelle ?

José Sol-Rolland : C’est simple : elle est beaucoup moins déterministe. Duchaussoy ne voit pas la carte du ciel comme un verdict définitif et implacable. Il la voit plutôt comme la description des cartes qui t’ont été distribuées au moment de ta naissance. A chacun d’en tirer le meilleur parti. Sa vision de l’astrologie est complexe, humaniste et profondément intelligente. Elle laisse toujours la porte ouverte à une évolution de conscience. C’est ça qui m’a convaincu.

F.B. : Peux-tu nous donner un peu plus de détails à propos de l’astrologie structurale ?

José5José Sol-Rolland : L’astrologie structurale s’inscrit dans le courant de l’astrologie humaniste apparu avec un certain Dane Rudhyar. Son fondateur, Christian Duchaussoy a été très marqué par la lecture de La structure absolue de Raymond Abellio ainsi que par la Phénoménologie du philosophe Edmund Husserl. Je ne te cache pas que La structure absolue m’est tombé des mains. C’est l’un de ces livres trapus dont raffole Christian Duchaussoy. Moi, ce n’est pas vraiment ma tasse de thé (rires)… La définition que je vais te donner va donc être assez simple. L’astrologie structurale vise essentiellement à étudier la structure fondamentale d’un individu. Cette structure est constituée de deux éléments principaux. D’un côté on trouve nos potentiels naturels et de l’autre les conditionnements de l’enfance qui leur ont servi de tuteurs de croissance. Comme tu le sais, l’éducation peut stimuler la nature d’un enfant mais elle peut aussi l’abîmer. C’est la source de nos névroses. L’astrologie structurale nous donne les outils pour nous aider à distinguer ce qui relève d’une tendance saine et naturelle et ce qui est de l’ordre des mécanismes répétitifs et morbides. Ce qu’Arnaud Desjardins appellerait « les fausses lois du mental ». Cela nous donne des clefs très utiles et très concrètes pour travailler sur nos croyances inconscientes et dépasser certains blocages handicapants. Nous sommes donc très loin du déterminisme désespérant de l’astrologie traditionnelle.

F.B. : Tu présentes l’astrologie structurale comme un outil nous permettant de mieux comprendre notre passé. Dans l’esprit du grand public, l’astrologie est tout de même plus souvent associée à la possibilité de prédire l’avenir. Cette dernière dimension est-elle aussi présente dans l’astrologie structurale ?

José 17José Sol-Rolland : C’est une question intéressante parce qu’elle est très délicate… Jusqu’au siècle dernier, la prédiction de l’avenir était l’unique objectif de l’astrologie. Personne n’aurait pensé à l’utiliser pour autre chose… Elle remplissait d’ailleurs très bien son office. Certains astrologues se montraient d’une précision redoutable… Il ne s’agit pas du tout d’un mythe. L’astrologie est bel et bien capable de faire des prédictions. L’astrologie structurale a cependant une finalité différente. On en revient à ce que nous avons dit sur le libre arbitre. Le gros inconvénient de la prédiction est de priver le consultant de son libre arbitre. Le moins que l’on puisse dire c’est que cela ne l’incite pas à agir. Il y a quelque chose d’enfermant dans ce genre de démarche. Je ne fais donc pas de prédictions… Par contre je fais des prévisions… La distinction n’est pas aussi subtile ni aussi artificielle qu’il n’y paraît. J’aide le consultant à anticiper les mouvements de son inconscient. Je peux lui dire à quelle période tel ou tel vieux scénario inconscient va redevenir actif. Je peux également l’avertir que cela risque de faire bouger les choses dans tel ou tel domaine de sa vie. Je peux même lui décrire à grands traits le contexte dans lequel l’inconscient va se réveiller. L’idée n’est cependant pas de dire au consultant : « voilà ce qui va se passer, et comment cela va se passer. Maintenant il ne te reste plus qu’à attendre les bras croisés. » Chaque réveil d’une vieille croyance peut au contraire être vécue de manière active. C’est un défi et une opportunité . L’occasion inespérée d’exercer son libre arbitre et de gagner une petite liberté par rapport à nos vieux mécanismes… (silence)… En même temps tu sens bien que tout ça reste assez ambigu. J’avoue que dans les faits, la distinction entre prévision et prédiction n’est pas aussi claire que ça. Il m’arrive quelque fois, notamment à travers ce qu’on appelle le « thème anniversaire » ou « thème de révolution solaire », d’être à même de décrire assez précisément l’intervention d’une personne dans la vie du consultant et de constater après coup que cela s’est vérifié dans les faits… Mais tu l’auras compris, dans le cadre de ma pratique professionnelle, la prédiction ne m’intéresse pas. Elle ferme les portes. Or, ce qui me plaît dans ma pratique, c’est au contraire d’aider la personne qui me consulte à prendre conscience qu’elle peut se libérer de son histoire et que les blessures de son passé ne sont en rien une fatalité.

F.B. : Tu dis que la prédiction ne t’intéresse pas… dans le cadre de ta pratique professionnelle. T’arrive-t-il de t’y livrer pour ton propre compte ?

José 27José Sol-Rolland : Pas vraiment, non… Il se trouve que depuis quelques années, je me forme pour le plaisir à l’astrologie indienne. Or l’astrologie indienne n’a pas d’autre but que la prédiction. Les astrologues indiens jouissent d’ailleurs d’une excellente réputation dans ce domaine. Leur dernier fait d’arme a été de prédire l’élection de Donald Trump très longtemps à l’avance. A ce moment là personne n’y croyait ! Par jeu, je m’amuse parfois à faire de toutes petites prédictions dans des domaines qui ont très peu d’importance pour moi. Je me souviens notamment d’un match de foot. La France jouait contre le Portugal… J’avais prédit que Ronaldo allait se blesser pendant le match. Ma prédiction s’est avérée juste. Ça m’a fait un effet dingue ! Mais encore une fois, je n’utiliserai jamais ce genre d’instrument dans ma pratique professionnelle. Cela reste de l’ordre du plaisir intellectuel.

F.B. : J’aimerais maintenant te poser une question naïve. Es-tu en mesure d’expliquer comment fonctionne l’astrologie ? En quoi la position des astres au moment de ma naissance influence-t-elle mon histoire et ma psychologie ? Je n’arrive pas à comprendre en quoi les deux peuvent être liés.

José 34José Sol-Rolland : Personne n’est vraiment en mesure de répondre à cette question. Voilà un autre aspect de l’astrologie qui m’émerveille. L’astrologie te permet de comprendre un aspect de la réalité sans que personne ne soit capable d’expliquer comment elle y parvient. D’une certaine manière l’astrologie fonctionne comme les mathématiques. Elle est basée sur des postulats c’est à dire sur des vérités indémontrables mais qui ne sont jamais contredites par l’expérience… On pourrait en rester là mais, l’esprit humain étant ce qu’il est, de nombreuses personnes ont tout de même tenté d’expliquer l’inexplicable… En général ceux que j’appelle les astrologues traditionnels optent pour le modèle « influentiel ». Pour faire court, ce modèle affirme que nous sommes physiquement influencés par les astres dont nous recevons les rayons au moment de la naissance. Certains de ces « rayons » sont supposés avoir des effets positifs et d’autres des effets négatifs… Tout ça ne tient naturellement pas la route… Il existe un autre modèle d’explication plus satisfaisant. A mes yeux en tout cas… Il a été proposé par Carl Gustav Jung. Ce modèle est basé sur la notion de synchronicité. En résumé, on parle de synchronicité quand quelque chose se produit à un certain niveau de réalité (le système solaire par exemple) et qu’au même moment quelque chose d’équivalent advient à un autre niveau de réalité (la vie d’un individu vivant sur la planète terre). Jung donnait un exemple qui m’a beaucoup marqué. Quand en milieu de journée, les deux aiguilles de l’horloge se superposent sur le 12, de nombreuses personnes ressentent une sensation de faim. Il est évident que ce n’est pas la position des aiguilles qui influence les gens et les amène à passer à table. C’est la synchronicité entre deux événements qui n’ont aucune relation de cause à effet entre eux : le mouvement de aiguilles sur le cadran d’une horloge d’une part et le fonctionnement de la physiologie humaine de l’autre. L’astrologie humaniste se fonde sur ce modèle. Il y a une correspondance entre la réalité céleste et la réalité terrestre. Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas et vice versa. Cela ne signifie évidemment pas que ce qui est en haut est identique à ce qui est en bas… Quelle que soit la manière dont on aborde le problème, on retombe sur le mystère… La seule chose dont nous soyons certains c’est que le mouvement des astres est régulier, que l’on peut donc l’anticiper ce qui nous permet de faire des prévisions… L’expérience nous prouve que ces prévisions sont toujours corroborées par les faits.

F.B. : L’astrologie et la science sont-elles selon toi entièrement contradictoires dans leur mode d’approche du réel ?

José 29José Sol-Rolland : Je ne pense pas que leurs approches soient contradictoires. Elles sont en revanche radicalement différentes. Cela veut dire qu’on ne peut pas les comparer. Je ne peux absolument pas suivre ceux qui tentent coûte que coûte de justifier l’astrologie au moyen de démonstrations pseudo scientifiques. L’astrologie n’est pas une science exacte comme l’astronomie ou la physique. C’est un art de l’interprétation. On peut évidemment s’amuser à faire des statistiques très pointues sur des thèmes astrologiques et en tirer je ne sais quelles conclusions concernant leur efficacité. Je ne vois cependant pas l’intérêt de ce genre de rapprochements…

F.B. : En quoi les deux approches diffèrent-elles le plus radicalement ?

José 30José Sol-Rolland : La science, telle qu’elle s’est développée en Occident depuis la fin du XVIIIème siècle, prétend à l’objectivité. L’expérimentateur étudie un sujet qui lui est extérieur et avec lequel il n’entretient aucune relation personnelle. Les conclusions qu’il tire de ses observations n’ont rien de subjectif. Chacun de ses collègues aurait pu aboutir au même résultat… L’astrologie, en revanche, est profondément subjective. Je ne le dis pas dans un sens péjoratif. J’insiste lourdement sur ce point parce que notre civilisation moderne s’acharne à nier toute valeur à la subjectivité c’est à dire à notre vie intérieure. Contrairement au scientifique, l’astrologue a l’obligation de s’impliquer de manière très forte dans son travail. Comme son rôle est d’interpréter des symboles, il doit au préalable les faire vivre à l’intérieur de lui. Avec la notion de symbole on touche à la grande différence entre science et astrologie. Alors que la science s’exprime par des signes (les signes mathématiques par exemple), l’astrologie s’exprime au moyen de symboles. Les signes ont un nombre de significations très limité. La grande majorité d’entre eux n’ont qu’une signification unique. C’est le cas du signe + ou du signe – par exemple. En revanche, les symboles se voient attribuer un nombre illimité de significations qui peuvent même être contradictoires entre elles. Le signe est exclusif alors que le symbole est infiniment inclusif. Tout l’art de l’astrologue va consister à choisir la bonne signification en fonction de la question posée par le consultant.

F.B. : Peux-tu nous donner un exemple?

José Sol-Rolland : Les symboles que l’on rencontre en astrologie prennent essentiellement la forme de planètes. Prenons Jupiter par exemple. Pour faire court, on peut dire que Jupiter symbolise le principe de l’expansion. C’est vaste comme principe. Tu peux le comprendre au niveau psychologique : un jupitérien possède un caractère expansif, jovial (cet adjectif dérive d’ailleurs de Jupiter), sociable. Pris dans le contexte économique, Jupiter va symboliser le profit, cette fameuse croissance dont on nous rebat tant les oreilles… C’est le succès, la richesse etc. Sur le plan physique, Jupiter pourra symboliser la croissance du corps etc. C’est la question du consultant qui va me permettre d’interpréter ce symbole de la manière la plus fine possible.

F.B. : Dans quelles circonstances peut-il être utile de consulter un astrologue?

José4José Sol-Rolland : Sans surprise, la plupart des gens consultent un astrologue lorsqu’ils traversent une crise importante : rupture affective, maladie, difficultés professionnelles, j’en passe… Une telle crise coïncide souvent avec le réveil de vieux scénarios inconscients. Les personnes font alors face à une charge émotionnelle énorme et ont souvent le sentiment d’être perdues. L’astrologue les aide à prendre du recul, à retrouver leurs repères. En expliquant à ses consultants ce qui se joue pour eux dans la profondeur, il les aide à donner du sens à ce qui leur arrive. Au passage, il peut également leur donner quelques clefs de compréhension plus universelles en leur rappelant par exemple que les périodes de transition sont toujours plus ou moins critiques et douloureuses. Lorsque tu mets deux corps chimiques en présence et que tu soumets le mélange à une forme ou une autre de chaleur, tu vas forcément commencer par générer du chaos. Ce n’est que dans un deuxième temps que les corps chimiques vont se réorganiser en une nouvelle molécule. En résumé, je dirai donc que l’utilité de l’astrologie réside dans le fait qu’elle donne aux gens la possibilité de mieux vivre ces périodes de crise. Elle les aide à comprendre ce qui se passe et leur donne les moyens de s’appuyer sur ces difficultés pour devenir un peu plus libres et plus conscients.

F.B. : L’astrologie peut-elle se substituer à une thérapie ?

José Sol-Rolland : Bien sûr que non ! Je dirai que l’astrologie et la thérapie sont complémentaires. A mes yeux, l’astrologie structurale peut jouer le rôle d’un puissant accélérateur d’évolution. Consulter un astrologue n’a rien d’anodin. Pour certains c’est même une sorte d’électrochoc. L’astrologie peut en effet pointer de manière précise les zones d’ombres de notre psyché ; elle va nous aider à mieux cerner les racines de notre névrose… Elle ne constitue cependant jamais une alternative à la thérapie. Elle peut tout au plus donner envie à une personne de mieux se connaître… (Silence)… L’astrologie éclaire un chemin possible. Ensuite , c’est à chacun de le parcourir… L’astrologie reste un art de la parole. Elle explique, elle interprète… Ce n’est cependant pas parce que quelqu’un a compris l’origine de sa problématique qu’il va s’en libérer. Une telle prise de conscience peut être parfois décisive mais elle ne constitue que le début d’un long travail d’intégration. Comme tu n’auras pas manqué de le remarquer, au cours d’une consultation d’astrologie c’est l’astrologue qui parle. Dans une séance de thérapie c’est la personne qui va à la rencontre d’elle même au moyen de sa propre parole. C’est une différence essentielle.

F.B. : Quelles sont les qualités d’un bon astrologue ?

josé 34José Sol-Rolland : La qualité essentielle d’un bon astrologue c’est le sens de l’autre. L’astrologue est au service de son consultant. Son rôle consiste à mettre à la disposition des autres des connaissances qui peuvent leur être profitables. Toutes ses autres qualités découlent de celle-là : sens de la responsabilité, sens de l’écoute, bien sûr, empathie, intuition… Ce que j’entends par intuition n’a rien de très mystérieux. C’est la capacité à sentir au plus près l’impact que mes paroles vont avoir sur la personne qui me consulte… Il existe malheureusement quelques rares astrologues qui ne peuvent s’empêcher de faire sentir à leurs consultants qu’ils ont un pouvoir sur eux. Cette forme d’inflation de l’ego peut avoir des effets très destructeurs.

F.B. : On en arrive à la question des dérives. Du fait de son statut marginal, l’astrologie n’est pas une profession très encadrée. Il n’existe pas un ordre des astrologues comme il existe un ordre des médecins. Dans ces conditions, comment séparer le bon grain de l’ivraie ?

José Sol-Rolland : C’est bien simple, on ne sépare pas ! Il n’y a aucun moyen de le faire. Comme tu l’as souligné, l’astrologie ne jouit d’aucune reconnaissance officielle. Cette absence de légitimité sociale ouvre évidemment la porte à toutes les dérives. Certains individus peu scrupuleux vont commencer à exercer après avoir simplement lu quelques bouquins alors que d’autres vont consacrer dix ans de leur vie à l’étude de cet art… Le public porte aussi sa part de responsabilité. J’ai toujours été épaté par l’espèce de naïveté qui pousse des gens par ailleurs très censés à prêter une oreille attentive à toute personne qui se proclame astrologue. Il ne leur vient pas à l’idée de se poser la moindre question au sujet de ses compétences : Quelle est sa formation ? Auprès de qui a-t-il étudié ? Combien de temps ? etc. Ce manque d’esprit critique encourage les vocations malhonnêtes. Certaines personnes ne devraient pas être autorisées à exercer. Il m’est arrivé de recevoir des personnes qui avaient été très esquintées après avoir consulté un escroc. C’est heureusement très rare mais de telles mésaventures pourraient être évitées.

F.B. : Peux-tu nous dire deux mots de ta clientèle ? Quel type de personne vient te consulter ?

José 8José Sol-Rolland : En terme de classes d’âge et de catégories socioprofessionnelles je peux dire que ma clientèle est extrêmement variée. Ces derniers temps j’ai par exemple reçu un jardinier, une étudiante, un procureur de la République, pas mal de militaires… En règle générale, j’ai plutôt le sentiment de ne pas attirer une « clientèle d’astrologue ». Beaucoup de ceux qui viennent me voir commencent par me dire qu’ils ont de gros doutes par rapport à l’astrologie mais qu’un collègue, une amie ou un membre de leur famille leur a parlé de moi en termes positifs… Les gens que je reçois ont aussi un autre point commun : ils se posent des questions sur eux mêmes et ont très envie d’évoluer…

F.B. : Qu’est-ce que tu appelles une « clientèle d’astrologue » ?

José Sol-Rolland : Je pensais à des gens qui considèrent leur astrologue comme une sorte d’oracle. Ils le consultent à chaque fois qu’ils rencontrent un problème et s’attendent à ce qu’il leur donne une solution clef en main. C’est très infantile comme attitude. Très déresponsabilisant. Ces personnes consultent en général leur astrologue de manière régulière. Elles prennent rendez-vous dès qu’elles ont une décision à prendre. L’approche que je pratique n’encourage pas du tout ce type de comportement. Les plus fidèles de mes clients ne viennent pas me voir plus d’une fois par an. Le propos n’est certainement pas que je me retrouve à prendre des décisions à leur place.

F.B. : Nous l’avons évoqué tout à l’heure. En Occident, particulièrement en France, l’astrologie est dépourvue de toute légitimité sociale. C’est une activité suspecte volontiers associée à la superstition et à l’escroquerie. As-tu eu du mal à assumer ton statut d’astrologue vis à vis de tes parents et de tes amis ?

José 23José Sol-Rolland : J’ai eu beaucoup de chance avec mes parents. Ingénieur de formation, mon père est un homme extrêmement rationnel. L’astrologie ne fait absolument pas partie de son monde. Pourtant quand je lui ai annoncé mon intention de devenir astrologue, il a eu une réaction très intelligente. Il a senti que cela me correspondait et m’a accompagné dans cette direction sans discuter. Je lui en suis d’autant plus reconnaissant que la pilule a dû être difficile à avaler… Il faut se souvenir que je venais enfin de décrocher mon doctorat de biochimie et que je pouvais avoir une place de directeur de laboratoire dans l’industrie pharmaceutique. Et c’est le moment que je choisissais pour tout plaquer et commencer une formation d’astrologue. Il a dû halluciner… Mes amis étant mes amis, ils l’ont bien pris eux aussi. Je comprends bien ta question mais cela n’a jamais été un problème pour moi. Je n’ai jamais eu de mal à assumer mon statut vis à vis de qui que ce soit. Cela vient peut-être du fait que je n’ai jamais non plus été touché par les moqueries dont l’astrologie peut faire l’objet. Je comprends très bien que beaucoup de gens aient une image désastreuse de l’astrologie. Les astrologues ont d’ailleurs largement contribué à creuser leur propre tombe. Ils ont par exemple énormément abîmé l’image de l’astrologie à travers les horoscopes publiés dans les journaux ou diffusés à la radio… Si la vie ne m’avait pas donné l’opportunité d’approfondir cette discipline, je ferais certainement partie des sceptiques.

F.B. : Cela fait maintenant 30 ans que tu es tombé amoureux de l’astrologie. Comme tu en as fait ta profession, on peut dire que la passion du début s’est transformée en mariage de raison. Ma question est simple : ta passion pour l’astrologie est-elle toujours intacte après 30 ans de vie commune ?

José 35José Sol-Rolland : Oui (rires). Je suis récemment passé par une période de crise durant laquelle j’ai ressenti un léger désintérêt pour l’activité d’astrologue. Mais ma passion pour l’astrologie en elle même reste aussi vivace qu’au premier jour. Pour reprendre l’expression de Swami Prajnanpad, j’ai vraiment « l’être d’un astrologue ». A tel point que durant ma psychanalyse, mes rêves prenaient souvent la forme d’une carte du ciel. Il ne me restait plus qu’à décrypter cette carte pour comprendre le message de l’inconscient. J’étais complètement habité par ça… Dans les premiers temps, c’était presque devenu une obsession. Une sorte de filtre entre le monde et moi. C’est tout juste si à chaque fois que je rencontrais un inconnu, je ne lui demandais pas quelles étaient sa date et son heure de naissance. Tu vois le genre ? Ce genre de comportement excessif est cependant nécessaire au début pour bien intégrer les connaissances et les techniques que tu découvres. Aujourd’hui, mon rapport à l’astrologie est beaucoup plus détendu. Elle n’interfère plus du tout dans mes relations avec les autres. Il est par contre évident que l’astrologie continue à me nourrir intérieurement. Le simple fait de la pratiquer me donne de l’énergie. Au bout de quinze jours de vacances ça me manque. J’ai envie d’étudier un thème. Je me souviens même d’une époque où le simple fait de regarder un thème me faisait du bien… Pour répondre donc clairement à ta question : OUI, je suis toujours amoureux de l’astrologie !

José16

Le défi d’Être (Réedition)

Denise, GillesExtrait de la réedition du Défi d’Etre (dialogues avec Denise Desjardins) aux éditions  Dervy Livres

Gilles Farcet: On a envie de vous demander : à quoi bon en passer par là ? Pourquoi ne pas vivre tranquille en laissant sommeiller les monstres qui dorment en nos profondeurs, puisque leur réveil provoque de tels bouleversements…

Denise Desjardins: Je vous répondrai que si monstres il y a, on ne vit pas tranquille ! Tout au plus réussit-on, en dépensant beaucoup d’énergie, à survivre avec ses démons, à se maintenir dans un pseudo- équilibre sans cesse menacé. On habite sur un volcan prêt à se rallumer, ou au sommet d’un immeuble susceptible de s’effondrer à la moindre secousse. Je n’appelle pas cela vivre… D’autant que, plus les années passent, plus l’édifice se fissure, et l’on ne se dirige pas vers un vieil âge et une mort paisibles. Par ailleurs, tout dépend de ce que l’on veut, de ce que l’on recherche. Je ne voyais pas en Svâmiji un psychanalyste ou un thérapeute, mais bien un gourou, un sage dispensant un enseignement métaphysique. Le lying s’intégrait dans une démarche globale de connaissance de soi et de recherche du Soi ; c’était un élément parmi d’autres de la quête de l’absolu. Je ne me considérais pas vraiment comme une femme soucieuse de guérir de sa névrose mais comme une apprentie-disciple d’un maître védantique, et c’est là toute la dif- férence. Je n’étais pas partie en Inde pour y dénicher un super psychanalyste, même si le lying a joué un rôle essentiel dans mon propre cheminement. toutes les traditions spirituelles enjoignent aux disciples d’affronter leurs démons et ne cachent pas que cette démarche comporte certains dangers. Comme le disait Svâmii : « Le chemin n’est pas pour le lâche. » Il faut assumer et payer le prix. Peut-être ai-je moi-même payé un prix très élevé… mais je ne le regrette pas. Oui, vraiment, je ne regrette pas d’avoir payé le prix de la vérité. J’ai rencontré et connu la vérité de mon être, et cela n’a pas de prix. Si c’était à refaire, je recommencerais. un cer- tain degré de liberté intérieure, le fait de ne plus subsister dans une attitude défensive ou de camouflage vis-à-vis de mes propres émotions, valaient bien cela.

le défi de l'être

Un hiver à Montréal

Un_Hiver_A_Montreal_Chez_ValentineLa sortie d’Un hiver à Montréal m’a donné l’opportunité de m’entretenir avec Benjamin Sabalot dont j’apprécie la gentillesse, la sensibilité et la créativité tous azimuts. Je suis d’autant plus heureux de contribuer à la promotion de ce carnet de voyage qu’il a visiblement été confectionné avec soin et amour. La beauté des illustrations, la qualité du papier, de l’impression et de la mise en page contribuent à en faire un bel objet. On prend plaisir à le manipuler et on continue à le feuilleter longtemps après en voir achevé la lecture. Je vous le recommande de tout cœur.

Frédéric Blanc: Dans quelles circonstances es-tu parti au Québec?

Ben_telBenjamin Sabalot: A l’époque, j’étais encore à l’université. En science de l’éducation… Tous mes camardes semblaient avoir des projets très définis : un tel voulait se présenter au concours de professeur des écoles, un autre se destinait à être conseiller d’éducation, un troisième voulait passer un doctorat… A 22 ou 23 ans, ils parlaient tous carrière. Certains évoquaient même leur retraite ! Je n’étais pas du tout dans ce genre de trip… Je n’avais aucune idée de ce que j’allais faire de ma vie… Cela me donnait l’impression d’être un peu à part, un peu dingo (rires)… Tout ce que je savais c’est que j’étais encore jeune et que c’était le moment de réaliser mes rêves… J’étais porté par une forte pulsion de vie… C’est alors que j’ai entendu parler d’un programme d’échanges universitaire avec le Québec. J’ai immédiatement sauté sur l’occasion…

F.B.: Pourquoi avoir choisi de séjourner aussi longtemps au Québec ? Tu aurais très bien pu te contenter d’y passer quelques semaines pendant tes vacances universitaires.

Benjamin Sabalot: Bien sûr, mais il était très important pour moi de ne pas tricher en partant seulement un mois ou deux… Ce qui fait la force de cette expérience c’est que je me suis autorisé à séjourner 8 mois au Québec. J’ai osé ne pas être raisonnable…

F.B.: Comment ton entourage a-t-il réagi à ce projet ?

Benjamin Sabalot: Mon projet a forcément généré de l’inquiétude dans mon entourage… Certains sentaient que cette histoire échange universitaire n’était qu’un mauvais prétexte… Du coup ils étaient un peu soucieux… Ils auraient voulu que je fasse comme les copains… Que je commence tout de suite à faire carrière… Quand je leur disais que j’avais besoin de prendre du temps pour moi, ils ne comprenaient pas…

F.B.: Du temps pour toi ? De quoi avais-tu besoin exactement ?

Un_Hiver_A_Montreal_DepanneurBenjamin Sabalot: J’avais besoin de m’oxygéner… Au début du carnet, je cite Antoine de Saint-Exupéry : « Fais de ta vie un rêve et d’un rêve une réalité »… Après avoir vécu quelques années très intenses, j’ai ressenti le besoin de m’accorder une plage de rêve. Il fallait que je ressource certaines parts de moi-même… Un peu comme des champs que tu mets temporairement en jachère… Tu les laisses reposer un temps pour mieux les cultiver par la suite… Le Québec est l’endroit idéal pour faire ce genre de choses… En hiver tu as ces grands espaces blancs et immaculés… Et par dessus il y a ce ciel bleu incroyable… Tellement bleu, tellement vaste, tellement limpide… En t’en parlant j’ai des images qui me reviennent… C’est très très différent de la France… En hiver, lorsque les rues sont recouvertes de neige, même les bruits de la vie quotidienne sont différents… Ils sont plus feutrés, moins agressifs… Tu entres dans un monde un peu onirique… C’est de tout ça dont j’avais besoin de me nourrir.

F.B.: A quoi as-tu consacré ton temps au Québec ?

Benjamin Sabalot: Je me suis surtout offert le luxe de prendre du temps libre…

Un_Hiver_A_Montreal_Chez_moiF.B.: Tu étais tout de même censé suivre des cours à l’université…

Benjamin Sabalot: Oui, mais le programme n’était pas très contraignant (rires)… Je n’avais que douze heures de cours par semaine… Parfois moins… Pour la petite histoire, mon séjour a coïncidé avec l’une des rares grèves estudiantines qu’ait connu le Québec… Certains jours, je n’étais donc même pas obligé de mettre mon réveil… C’est trop bon de se réveiller le matin et de savoir qu’on a toute la journée devant soi… Aucun programme… Rien de prévu…

F.B.: Ça peut être assez angoissant comme perspective…

Benjamin Sabalot: Je ne l’ai pas du tout vécu comme ça. Au contraire ! Il faut dire que j’étais très à l’écoute de moi-même… En me libérant complètement de toutes les contraintes extérieures, j’ai eu la bonne surprise de retrouver spontanément mon rythme personnel… Une sorte d’horloge biologique naturelle…

F.B.: Tu n’avais jamais eu l’occasion de vivre une vie aussi libre ?

Un_Hiver_A_Montreal_AppartementBenjamin Sabalot: Ben non… Tu sais, on te scolarise vers trois, quatre ans et après tu es sur les rails. Tu suis un parcours hyper balisé jusqu’à l’université. Même pendant les vacances tu as la famille et les amis pour boucher les trous… Tu n’as jamais vraiment l’occasion de te retrouver seul et inactif… C’était d’autant plus vrai pour moi qu’entre 19 et 24 ans, j’ai enchaîné plusieurs années particulièrement actives… Parallèlement à l’université, j’avais un boulot, je jouais dans un groupe. Et pour couronner le tout j’étais en couple. J’étais à fond les ballons ! Toujours dans l’action et l’interaction… En 2004, j’ai senti que j’avais besoin de me poser pour faire le point. J’avais besoin de beaucoup de temps et de beaucoup de silence… De solitude aussi… La meilleure façon de m’offrir ce luxe c’était de partir à l’étranger… C’est le genre de chose qui bouleverse complètement tes repères… Pour moi ce voyage était donc une première… Un vrai saut dans l’inconnu…

F.B.: Tu t’es fait beaucoup de nouveaux amis au Québec ?

Benjamin Sabalot: Non. Ce n’était pas ma priorité. En partant au Québec mon but était vraiment de me mettre face à moi même. Un peu comme le moine zen qui se plante devant son mur. C’était peut-être un peu extrême comme démarche mais c’est de ça dont j’avais besoin…

F.B.: Ton séjour a donc été assez contemplatif…

Benjamin Sabalot: C’est très juste. Trois mois avant mon départ, j’ai fait ma toute première retraite de méditation. Ça a été une expérience très puissante. Ça m’a vraiment ouvert les yeux… Il n’est pas surprenant que l’ensemble de mon séjour à Montréal ait été dominé par cette découverte. Avec le recul, je me dis même que les 8 mois que j’ai passé au Québec ont été une sorte de continuation de cette semaine d’initiation. J’ai mis ce voyage à profit pour aller vers l’intérieur…

F.B.: Que veux-tu dire exactement quand tu parles « d’aller vers l’intérieur »…

Un_Hiver_A_Montreal_ArbreBenjamin Sabalot: Bonne question… (rires)… Comment te décrire ça ? Ça n’a rien de très sorcier… Pour moi, « aller vers l’intérieur » consiste simplement à ne plus passer son temps à courir après quelque chose… A se projeter vers une personne, une destination, un projet à terminer. Dans ces moments là, il n’existe plus rien d’autre que le fameux « ici et maintenant »… Tout ce qui est là devient important. Le moindre détail devient un point d’appui pour revenir vers soi. Tu observes tes pensées, la manière dont tu te tiens, dont tu respires… Cette expérience m’a permis par exemple de devenir beaucoup plus conscient de mes pensées… Je suis assis quelque part à Montréal et je me souviens d’un truc que j’ai vécu au collège. Je prends alors conscience du caractère étrange de cette pensée. Qu’est-ce que ce souvenir vient faire là ? (silence)… C’est comme ça que j’ai commencé ce carnet de voyage. En notant toutes les pensées incongrues qui me traversaient l’esprit. Je n’avais absolument rien d’autre à faire. Grâce à ça, j’ai commencé à comprendre un peu mieux la manière dont je fonctionnais…

F.B.: Venons en maintenant à ton retour en France…

Benjamin Sabalot: Ouille ouille ouille… (rires)… Le retour… Comment dire… Ça n’a pas franchement été la partie la plus facile de l’expérience… Il a fallu redescendre… La vie est redevenue plus… quotidienne… J’ai dû trouver la force de me réadapter au cadre, aux contraintes… Au début ça a été violent…

F.B.: Avec le recul est-ce que tu dirais que ce voyage a changé quelque chose dans ta vie ?

Benjamin Sabalot: Tout à fait. Ça a été une expérience riche et très porteuse… Des années après, il m’arrive encore d’aller puiser de l’énergie dans cette expérience québécoise. Elle m’a nourri en profondeur…

Un_Hiver_A_Montreal_Metro_BeaubienF.B.: Pourrais-tu développer un petit peu ?

Benjamin Sabalot: Ce voyage m’a aidé à entrer dans la vie adulte. Il a joué le rôle d’une sorte rite de passage… Je peux dire qu’à mon retour en France j’étais « mieux armé » pour affronter le réel. En tout cas je m’y cognais un peu moins… Avant mon départ je vivais encore « aux crochets » de mes parents… Comme j’ai la chance d’avoir des parents profondément généreux et aimants, j’aurais très pu recommencer à mon retour… J’ai cependant rapidement senti que ce n’était plus juste et que je devais impérativement gagner ma vie. A l’époque je n’avais qu’un boulot à mi temps. Je gagnais quelque chose comme 600€ par mois… Pas facile de commencer avec aussi peu… Je savais cependant qu’il n’y avait pas de retour en arrière possible…

F.B.: Et cette belle prise de conscience découle directement de ton séjour au Québec ?

Benjamin Sabalot: Oui. Ça s’est fait de manière très progressive. Au travers de tout petits détails. Je payais par exemple mon loyer en liquide. Chaque mois, j’allais à la banque pour retirer 440$. Ça faisait déjà un sacré paquet de billets ! C’est tout bête mais ça rend tout de suite le rapport à l’argent plus concret. A chaque fois, je me disais WAOUH ! Et ça, c’est seulement pour le loyer… Moi qui avait la carte bleue assez facile, j’ai peu à peu appris à gérer un budget…

F.B.: Ce voyage t’as il permis de faire d’autres prises de conscience ?

Un_Hiver_A_Montreal_Tour_MetalBenjamin Sabalot: Au Québec, j’ai essayé de me détacher consciemment de certaines habitudes… J’ai passé de nombreuses années à graviter dans le milieu du rock indépendant. Contrairement à ce que l’on peut croire de l’extérieur, les codes du milieux sont extrêmement précis… Tout est codifié en fait… Depuis la marque des amplis et des guitares jusqu’aux vêtements portés par les musicos. Le moindre détail est révélateur. On sait immédiatement qui appartient à la tribu et qui fait genre… Mon look et ma coupe de cheveux étaient donc très reconnaissables… Au Québec je me suis autorisé à faire certaines expériences que je n’aurais peut-être pas osées en France… A un moment j’ai par exemple décidé de ne plus aller chez le coiffeur et de me couper moi-même les cheveux… Le résultat était loin d’être toujours convainquant mais je ne m’en souciais plus vraiment… J’étais tellement tourné vers l’intérieur que l’apparence était remise à sa juste place… A ce moment là j’étais plongé dans le Walden d’Henry David Thoreau… Ça m’a familiarisé avec la notion « d’économie » au sens le plus essentiel du terme… Vu mon budget, ma coupe de cheveux est-elle vraiment importante ? Bien sûr que non ! Cela m’a permis de me désidentifier de mon look… De ne plus être seulement dans le regard de l’autre mais plus en contact avec mes propres envies… C’est moi qui sens si j’ai envie de me raser ou non, de porter de belles dreadlocks ou une coupe maison approximative… Je ne me laisse plus imposer mon look par des conventions extérieures… C’est bien plus important qu’il n’y paraît.

Un_Hiver_A_Montreal_Teen_AgesF.B.: Passons maintenant à la genèse de ce carnet de voyage…

Benjamin Sabalot: Le point de départ de ce projet ce sont toutes les notes que j’ai prises au cours du voyage… Je les prenais sur le vif, dans des carnets tout pourris que je trimballais toujours avec moi… J’y notais absolument tout ce qui me passait par la tête… J’écrivais partout, dans la rue, dans le bus… Arrivé en France, j’ai rangé tout ça dans un carton. C’est la rencontre avec Anyse Alagama qui m’a donné l’envie de les exploiter… A cette époque, on bossait tous les deux comme assistant d’éducation dans un collège… Un jour je la vois dessiner en salle de permanence… J’insiste pour regarder et je flashe direct sur son style… A un moment j’ai osé lui parler de mes carnets… Je lui ai proposé de les illustrer… Dès le début j’ai vu que le résultat serait fantastique. Ça m’a donné envie d’aller au bout du projet. Je ne le faisais plus simplement pour moi mais aussi pour elle… J’avais envie de valoriser la qualité incroyable de son travail…

F.B.: Tu as collaboré avec deux illustrateurs. Tu peux nous parler un peu second ?

les_voisinesBenjamin Sabalot: Il s’appelle Gregory Cugnod. Il est arrivé à la toute fin du projet… La rencontre avec Greg s’est faite d’abord par la musique… Avant d’être un dessinateur, Greg est un musicien fabuleux. J’ai été bluffé par son talent d’auteur… A tel point que c’est moi qui ai produit et financé la sortie de son premier album… Toujours l’esprit rock indépendant (rires)… Le style d’Anyse est très fin. Il se rapproche beaucoup de la gravure. Celui de Greg fait beaucoup plus BD. J’ai trouvé que ça créait un contraste intéressant et dynamique… S’ajoute à ça qu’Anyse ne souhaitait pas dessiner beaucoup de portraits. A l’époque ce n’est pas trop son truc… Ça bien changé depuis… Dans la première version du livre ma tronche n’apparaissait donc que rarement. Au début, je dois avouer que ça m’arrangeait plutôt (rires)… En y réfléchissant avec Anyse on s’est quand même dit que ça manquerait… C’était un peu trop froid, trop impersonnel… J’ai alors proposé à Greg de se joindre à nous pour remédier à ce manque.

F.B.: Comment as-tu retravaillé tes notes ?

Benjamin Sabalot: Je ne l’ai pas fait ! (rires)… J’ai les ai publié telles quelles… Rien n’a été retouché, rien n’a été effacé. Mon seul travail a consister à trier mes notes. J’y ai consacré beaucoup de temps et d’attention. Il n’en reste pas moins que le résultat reste spontané et brut de décoffrage… C’est évidement imparfait. Avec le temps je vois encore plus clairement les défauts de mon texte… J’ai malgré tout résisté à la tentation de la réécriture… Je voulais publier quelque chose d’absolument honnête. Ce carnet reflète mes limites et mes forces… C’est un parti pris qui vaut ce qu’il vaut. L’important est que je ne le regrette pas… C’est un portrait fidèle de ce que j’étais à l’époque… Après l’avoir lu, Anyse m’a dit : « Je sais comment tu penses Ben. » Ça m’a fait plaisir… C’est le résultat auquel je voulais arriver (sourire).

Un_Hiver_A_Montreal_UniversiteF.B.: Le journal intime n’est pas un genre facile. Il n’est intéressant que s’il est absolument sincère. C’est un risque qu’il faut ensuite assumer…

Benjamin Sabalot: Certains passages de ce carnet sont effectivement assez intimes. Parmi toutes les pensées que j’ai notées, certaines sont forcément un peu gênantes… Pas très valorisantes… Comme je suis très pudique, j’ai trouvé que ce n’était pas très évident de mettre tout ça par écrit. Je ne voulais surtout pas être exhibitionniste… Au début, j’ai hésité à le diffuser de manière large. Je me suis même posé la question du pseudonyme… Mais comme je voulais être très honnête vis à vis de moi-même, j’ai finalement décidé de relever le défi (rires)

F.B.: Comment avez-vous choisi de diffuser le livre ?

Un_Hiver_A_Montreal_Fleur_NeigeBenjamin Sabalot: Au départ, on prévoyait de tirer le livre à deux exemplaires… Un pour moi, un pour Anyse… Mais plus le projet prenais forme et plus je me disais que les dessins d’Anyse méritaient une diffusion beaucoup plus large… On a démarché plusieurs maisons d’édition mais le projet n’a finalement pas été retenu. Le livre a un petit côté OVNI. Il se situe entre le carnet de voyage et la BD… Du coup, les maisons spécialisées dans le carnet de voyage avaient tendance à nous renvoyer vers les éditeurs de BD et vice-versa… On a finalement opté pour l’auto-édition. On a couvert les frais en lançant un financement participatif… C’était une étape excitante… On ne savait pas trop ce qui allait se passer … On a réunit assez d’argent pour tirer 200 exemplaires. On voulait produire un beau livre… On a été particulièrement exigeant sur la qualité du papier et de l’encre… Un noir profond qui rappelle l’encre de Chine…

F.B.: Tu es content du résultat final ?

Benjamin Sabalot: Oui. (grand sourire) Le résultat est à la hauteur de mes espérances. Je le trouve très beau ce livre… Pas simplement joli. Beau ! Je suis très heureux que nous soyons allés jusqu’au bout… C’est super émouvant de voir un de ses rêves prendre corps… Quand le bouquin est sorti, j’ai mis un peu de temps avant de l’ouvrir… Je le tenais et le soupesais… Il pèse 500 grammes ! On a vraiment l’impression d’avoir quelque chose entre les mains… C’est génial comme sensation ! J’entre maintenant dans la phase, « Bon, ça c’est fait ! C’est quoi la suite ??? »… Il reste beaucoup de notes que je n’ai pas exploitées. Le carnet s’arrête au tout début du printemps et j’ai quitté Montréal au mois d’août… Et puis il y a tout ce que j’ai écrit depuis mon retour. Qu’est-ce que je vais faire de tout ça ? La question reste ouverte…

Un_Hiver_A_Montreal_Guitare