Un petit air d’Armaguédon – Interview de Frédérick Houdaer (Prononcez HouDAR)

Armaguédon2Armaguédon strip est un livre piège. Il commence mezza voce. Le lecteur éprouve ce plaisir si particulier à évoluer en terrain connu. Il y retrouve d’emblée certains des protagonistes et des situations archétypiques de la fiction moderne : une mère follement abusive, un fils aussi débraillé que désabusé et une sœur à la rage militante… Nous voilà partis pour une énième satyre grinçante de la vie familiale : Festen, le retour de la suite – 36ème épisode. Sauf qu’ici, les choses ne se passent pas tout à fait comme prévu. Au fil des pages et des dérapages nous glissons imperceptiblement de la comédie à la tragédie. Loin de nous inciter au rire amer, ce livre finit par nous briser le cœur en nous amenant, l’air de rien, à côtoyer les abîmes. Amateurs de trash et cyniques endurcis s’abstenir.

FrédoFrédéric Blanc : Ce que je vais tenter est assez gonflé. Je vais t’interroger sur un livre dont je n’ai pas encore achevé la lecture. Le début m’a suffisamment bluffé pour que je n’ai pas envie de laisser passer l’occasion de t’interviewer. L’avantage, c’est que je ne risque pas de « spoiler » l’intrigue.

Frédérick Houdaer : No problème ! Je préfère avoir affaire à toi qu’à certains journalistes professionnels. Tu n’as même pas idée de ce qu’ils se permettent… Toi, tu n’as pas encore terminé le bouquin, mais j’ai été interviewé par des gusses qui n’ont jamais eu l’intention de le commencer ! Si tu veux des noms, je peux t’en donner… Il y a même quelques V.I.P. dans le tas…

F.B. : Ma première question sera anecdotique. En survolant la liste des ouvrages « du même auteur » qui figure en tête du livre, je constate qu’à une seule exception près tu n’as mentionné aucun de tes romans policiers. Or, c’est l’un des aspects originaux de ton parcours. Tu es le type qui est passé du polar à la poésie. N’est-ce pas dommage de le passer sous silence ?

Frédérick Houdaer : C’est délibéré de ma part.

F.B. : Certes, mais quelle est la raison de ce choix ?

l'Idiot2Frédérick Houdaer : Je l’ai fait parce que c’est mon droit le plus strict. Ce n’est pas du révisionnisme. Je n’essaie pas de dissimuler un passé inavouable… Mais le livre que tu as entre les mains ne représente pas simplement un titre de plus dans ma bibliographie. Armaguédon strip est un bouquin qui me tient sacrément à cœur… J’ai sans doute voulu saisir l’occasion pour resserrer un peu les choses et me concentrer sur l’essentiel… C’est une manière de jeter un coup d’œil dans le rétroviseur et de me demander quelles ont été les étapes marquantes de mon parcours littéraire. J’ai choisi de garder l’ensemble de mes recueils de poèmes. Mais parmi les polars, je n’ai retenu que L’Idiot n°2 qui est le premier à avoir été publié au Serpent à plumes. En terme de nervosité d’écriture, il est d’ailleurs très proche d’Armaguédon strip. Je ne renie pas mes autres livres. Ils ont tous joué leur rôle. Je les ai écrit pour me prouver des choses… J’étais très jeune. Je voulais par exemple me prouver que je pouvais gagner de l’argent avec un livre. Ce genre de choses… Mais à l’arrivée, il est intéressant de noter que les livres qui comptent vraiment pour moi aujourd’hui ne sont pas ceux qui m’ont permis de gagner de l’argent.

F.B. : Autre remarque liminaire. Je relève au passage que ce roman qui tourne largement autour du thème de la fratrie est dédié à ton frère…

Armaguédon 4Frédérick Houdaer : Oui… Comme tu le sais, le livre est très largement inspiré de ma vie. Le cœur de l’histoire se base sur un vécu très personnel, un matériau brûlant… Je suis bien le fils d’une mère athée et de formation scientifique qui a brutalement basculé dans un mouvement sectaire alors que j’étais encore tout môme etc. Le fait de dédier ce travail à mon frère n’est donc ni neutre ni anodin… Le jour de la signature de mon contrat j’ai marché plusieurs heures dans Paris. Même si le manuscrit était achevé, je sentais qu’il y manquait encore quelque chose. C’est juste avant de rencontrer mon éditeur qu’il m’a paru évident que je devais le dédier à mon frère… Parce que nous avons en commun cette expérience qui s’appelle une enfance et que le roman en est largement nourri… C’est drôle, mais quand j’ai commencé à m’intéresser de manière sérieuse au thème de la fratrie je croyais que c’était un sujet archi-bâteau. Une histoire universelle, archétypale qui avait déjà été racontée des milliers de fois depuis Caïn et Abel. Mais quand je suis allé faire des recherches en bibliothèque, je me suis rapidement aperçu que ce n’était pas du tout le cas. Il y a des choses bien sûr. Pas mal d’études psychologiques, sociologiques… Mais en terme de volume, ça Armaguédon3ne peut pas se comparer à tout ce qui a été écrit à propos des relations mère/fils, père/fille etc. Pareil pour la littérature. On te cite les mêmes livres… Il restait donc énormément de choses à dire. La fratrie est d’ailleurs une question qui me fascine en dehors de toute préoccupation littéraire. Quand je rencontre des gens, je finis toujours par mettre la question sur la table. Est-ce qu’ils ont des frères, des sœurs ? Cela influence obligatoirement ton rapport au monde. Je me demande par exemple ce qu’un enfant unique peut comprendre à ces questions. Pas grand-chose probablement. Ce genre de relation lui est bien trop extraterrestre. Inversement les gens qui ont grandi entouré d’une ribambelle de frères et de sœurs auront certainement beaucoup du mal à se figurer ce que peut être l’expérience d’un enfant unique… D’une manière ou d’une autre, j’ai souvent tourné autour de ces thèmes dans mes livres. Ici, j’ai fait le choix de réduire la fratrie au strict minimum : un frère et une sœur…

F.B. : C’est la configuration dans laquelle tu as grandi ?

Frédérick Houdaer : Oui et non. Mes parents ont bien eu deux enfants mais ce sont deux garçons…

F.B. : Pourquoi avoir choisi de transformer l’un d’entre vous en fille ?

Frédérick Houdaer : Je l’ai fait pour des raisons purement littéraires. En termes d’enjeux relationnels, je trouvais que c’était plus riche, plus intéressant… C’est une décision de romancier. Je l’ai prise pour des raisons techniques. Je trouvais que ça me donnait plus de marche de manœuvre dans la narration. J’ai la chance d’être le père d’un garçon et d’une fille. Je suis donc bien placé pour savoir que ces deux configurations ne sont pas identiques [Silence] Beaucoup de lecteurs vont être tentés de m’identifier au narrateur… Je vais te faire une confidence. Si tu veux me chercher dans le roman, regarde plutôt du côté de la grande sœur. La ressemblance n’est évidement vraie que jusqu’à un certain point… D’abord, je ne suis pas une femme. Je ne suis pas non plus végan ou militant écologiste… Tu te doutes également qu’il y a un peu de moi dans chacun des trois personnages principaux de l’histoire. Il n’en reste pas moins que la sœur est le personnage que j’ai le plus investi…

F.B. : C’est curieux que tu me dises ça. Quand on connaît personnellement l’écrivain on a mécaniquement tendance à plaquer son visage sur le narrateur. Dans le cas de ce livre, j’ai rapidement constaté que ça ne fonctionnait pas…

Frédérick Houdaer : Super ! Quand tu liras la fin du roman, tu comprendras pourquoi je suis heureux que tu ne m’aies pas reconnu dans ce personnage…

F.B. : As-tu pris d’autres libertés par rapport à ton vécu ?

Frédérick Houdaer : Oui, beaucoup ! Même s’il est autobiographique, Armaguédon strip est un roman. Ce n’est pas un simple récit dont je me serais contenté de changer quelques détails ici ou là. Je me suis donc donné la peine de construire de véritables personnages de roman… J’ai par exemple trouvé intéressant de mettre en scène des personnages plus jeunes que moi… Là aussi, ça m’a donné plus de liberté de manœuvre. Certains journalistes qui ne me connaissaient pas m’avaient spontanément donné l’âge du narrateur. Ils étaient plutôt déçus en voyant débarquer un type de 48 balais. Un vieux ! Ça m’a fait rire. Ça veut quand même dire que j’ai réussi quelque chose…

F.B. : Et pourquoi avoir choisi un dessinateur de bande dessinée comme narrateur ? Généralement les écrivains adorent mettre en scène des écrivains…

Frédérick Houdaer : Ça n’est pas mon cas. Je ne voulais surtout pas tomber dans cette coquetterie. Il n’empêche que j’avais besoin d’un personnage d’artiste qui bosse à domicile. J’ai choisi d’en faire un auteur de bande dessinée parce que c’est un milieu que je connais bien et que je voulais un roman très visuel. Gamin, je rêvais d’ailleurs d’être dessinateur de BD! Je ne colle pas à la réalité mais je n’hésite pas à m’en servir…

F.B. : Entrons maintenant dans le vif du sujet. Quelle est l’histoire de ce livre ?

Pascal Garnier

Pascal Garnier

Frédérick Houdaer : C’est une histoire très simple à résumer… Quand j’ai commencé à le rédiger en 2015, cela faisait déjà plus de dix ans que des écrivains comme Pascal Garnier ou Pierre Autin-Grenier me tannaient pour que je l’écrive. A chaque fois qu’ils m’entendaient parler de mon enfance ils me disaient : « Mais qu’est-ce que tu perds ton temps à écrire un petit polar de plus. C’est à ça que tu dois te colleter ! C’est ça que tu dois écrire ! » Comme je les aime et les respecte infiniment, je prenais leurs conseils très au sérieux. Il n’empêche que je n’arrivais pas à m’y mettre… Il m’aura fallu dix ans pour ça… J’ai occupé toutes ces

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Pierre Autin-Grenier

années à me casser la tête pour savoir s’il valait mieux que j’écrive un roman ou un récit. Au final je suis parvenu à me positionner de façon très clair. Pour répéter une dernière fois ce que je te serine depuis le début, Armaguédon strip est un roman. Le livre est très construit même si le début peut laisser penser qu’il s’agit d’une chronique un peu bordélique et rentre dedans. Chaque épisode amène le suivant et tous convergent vers la fin. La mécanique se dévoile seulement dans les dernières pages du livre…

F.B. : Pourquoi avoir finalement préféré le roman au récit ? Est-ce par pudeur ? Par peur d’affronter directement un passé trop douloureux ?

Frédérick Houdaer : Pas du tout. Opter pour le roman n’était pas une façon de jouer au petit malin ou de noyer le poisson… Je n’ai pas cherché à me protéger derrière le masque de la fiction. C’est même tout le contraire. Je sais qu’en choisissant le récit, j’aurais manqué d’audace… Je pense que je me serais très vite arrêté. Je n’aurais pas trouvé le courage de franchir certaines limites. Aujourd’hui, je vois très bien la forme qu’aurait pu prendre ce récit. Un livre de fragments proche de ce que font des auteurs comme Fabienne Swiatly ou Jane Sautière. Dans le genre propre sur la page, ça aurait été très bien. Le roman me donnait la liberté d’écrire au-delà des marges. Il m’a permis d’aller jusqu’au bout de quelque chose…

F.B. : Plongé dans ta réflexion sur les mérites comparés du récit et du roman tu sembles avoir totalement négligé une troisième option : la poésie. Vu ton parcours, cela paraissait même être le choix le plus évident. Rappelons tout de même qu’à partir du début des années 2000, tu t’es consacré de manière passionnée et exclusive à la poésie.

Frédérick Houdaer : Justement ! J’avais envie de revenir au roman. Cela faisait trop longtemps que je n’en avais plus écrit. J’avais un besoin quasi physique de narration…

Ginsberg photo 1F.B. : Je ne vais pas t’apprendre que poésie et narration ne s’excluent pas. Le hasard fait que je suis justement en train de relire le Kaddish de Ginsberg…

Frédérick Houdaer : Tu lis Kaddish en même temps que mon roman ! C’est hallucinant ça. J’adore Kaddisch. C’est un texte magnifique qui est extrêmement important pour moi. Je l’ai lu à de multiples reprises et compte bien le relire à l’avenir… D’un certain point de vue on peut dire que mon bouquin se situe aux antipodes du poème de Ginsberg. J’aurais pu l’intituler L’Anti Kaddish. Je trouve génial que tu lises les deux ensemble… Maintenant que j’y pense, il serait intéressant de les vendre ensemble sous blister.

F.B. : Tu dis que tu aurais pu intituler ton roman L’Anti-kaddisch. Peux-tu développer ce point ? Quels sont les liens entre les deux livres ? Qu’est-ce qui les différencie radicalement ?

KaddishFrédérick Houdaer : Le point commun entre les deux livres, c’est évidemment la mère. La mère, sa folie, son héritage empoisonné… Ce mélange inextricable d’amour et de haine qui peut circuler entre une mère et son fils et qui se prolonge parfois bien au-delà de la mort… Mais les ressemblances entre les deux livres s’arrêtent là. Armaguédon strip n’est pas vraiment un livre sur la folie de la mère, même si celle-ci reste centrale et omniprésente. Ce qui m’a intéressé ce sont les enfants. Comment assimilent-t-ils cet héritage commun ? Comment font-ils pour vivre malgré tout et ne pas basculer dans la folie et dans la mort ? [Silence] Kaddisch est un chant poétique remarquable qui court de manière torrentielle sur plusieurs dizaines de pages. Armaguédon strip est un roman réaliste, prosaïque, construit de manière très structurée. Sa rédaction ne fut accompagnée d’aucune prise de substances illicites. A l’exception des quelques fragments où je donne à entendre le monologue intérieur de la mère, la langue de mon livre n’est pas poétique. Il s’agit là aussi d’un choix délibéré. J’ai voulu proposer un roman fluide et facile d’accès.

F.B. : Revenons à la longue période de gestation qui a précédé la rédaction du livre. Dix ans pour oser écrire un livre, c’est un peu long tout de même. Tu n’es pourtant pas du genre à procrastiner…

13247939_791433787665601_3612510676908583956_oFrédérick Houdaer : Cela vient sans doute du fait que j’ai compris dès le départ que ce livre n’était pas anodin. En le rédigeant, j’étais conscient que les choses ne seraient plus pareilles après… Pour tout te dire, j’ai même pensé qu’il pouvait s’agir de mon dernier livre. La suite s’est rapidement chargée de prouver que c’était faux. Mais sur le coup, ce ressenti s’est imposé de manière très convaincante. [Silence] Je ne pense pas que j’aurais pu accélérer le processus. Même si j’ai mis dix ans à me mettre au travail, j’ai le sentiment d’avoir écrit ce livre juste au moment opportun. Il fallait que ça se passe cette année là. D’un point de vue purement technique, j’aurais sans doute pu l’écrire dix ans plus tôt. Sauf que ce n’était pas encore mûr. Je l’aurais écrit avec trop d’amertume et j’aurais sans doute été hanté par le désir de le réécrire. Un an plus tard, l’état physique et psychique de ma mère s’étant gravement détérioré, je n’aurais plus osé l’écrire… Bref, contre toute apparence il semble que j’ai saisi le bon créneau. Dès que je me suis mis ai travail, les choses sont d’ailleurs allées très vite. J’ai torché l’affaire en quelques mois. Pour la première fois de ma vie, je me suis senti porté par une nécessité. Un sentiment d’urgence.

F.B. : Comment expliques-tu ce sentiment d’urgence ?

houdaer_origFrédérick Houdaer : C’est en partie explicable par l’âge. J’ai écrit ce bouquin à 46 ans. J’en ai 48 aujourd’hui… Contrairement à certains, la perspective d’avoir bientôt un demi siècle au compteur ne me laisse pas indifférent. Vieillir, ça n’a jamais été très évident pour moi. Chaque anniversaire, chaque premier de l’an, c’est le même malaise… Alors autant utiliser ces peurs de manière constructive… Je suis très conscient de ne plus avoir une plage de temps infinie pour me déployer. Mais au lieu de me freiner, ça m’aide à aller de l’avant… A presque cinquante ans, je me dis : « heureusement que ce bouquin existe ! » Si ce n’était pas le cas, j’ignore dans quel état je serais pour affronter cette date butoir. On peut bien sûr trouver ça dérisoire… Après tout, c’est rien qu’un bouquin de plus dans la vitrine des librairies. Rien qu’au mois de janvier, il y en a trois cents qui sortent ! C’est le genre de raisonnement qui a l’air intelligent mais qui au fond est complètement bidon… Quoi qu’on en dise, on a tous des choses importantes à accomplir dans la vie. Si quelqu’un sent par exemple qu’il porte en lui de composer une chanson, il doit le faire même s’il existe déjà des milliards d’autres chansons du même type. Si par paresse ou peur du ridicule je ne fais pas ce que j’ai à faire, je passe à côté de quelque chose de fondamental. Je me dis donc : « heureusement que ce bouquin existe ! ».

F.B. : Que se passerait-il si ce n’était pas le cas ?

Frédérick Houdaer : [Silence] Il y aurait certainement péril en la demeure… Pour dire les choses crûment, j’ai écrit ce bouquin pour ne pas mourir, ne pas devenir fou. C’est ce genre de raisons toutes simples qui nous donnent le courage d’accomplir des choses valables… Si ce livre n’existait pas aujourd’hui, je serais dans un état de demande beaucoup plus compulsif. Ayant fait ce que je portais de faire, je peux être un peu plus dans l’écoute. Oui, sur un certain plan, cela me permet d’être beaucoup plus serein. Détendu.

F.B. : Même si tu en as fait une habitude, ça ne doit tout de même pas être évident de passer comme ça d’un genre à l’autre, d’un milieu à l’autre…

André Hardellet

André Hardellet

Frédérick Houdaer : Écrire ce livre constituait clairement une prise de risque. En treize ans de bons et loyaux services, j’avais fini par me faire une petite place dans le milieu de la poésie. Personne ne s’attendait à ce que je revienne au roman… Quand j’ai commencé à écrire ce livre, je n’avais pas d’éditeur… Et comme si ça ne suffisait pas, le livre devenait de plus en plus dérangeant à mesure qu’il progressait. Est arrivé un moment où je me suis même demandé si j’arriverais à le faire publier un jour… Il y a beaucoup d’éditeurs auxquels je n’ai même pas pris la peine de soumettre le manuscrit. Je savais qu’ils l’auraient refusé direct. Il y a aujourd’hui un formatage très strict du roman. Il ne faut pas que ça dépasse. Je pourrais te montrer dans ta bibliothèque tous les bouquins qui ne seraient plus publiables aujourd’hui… Comme le disait Jérôme Leroy, l’œuvre d’un écrivain comme André Hardellet ne ferait plus scandale aujourd’hui parce qu’elle ne serait tout simplement pas publiée.

F.B. : D’accord, je n’ai pas terminé le livre, mais j’en suis tout de même à la page 132… A ce stade de ma lecture, je dirais qu’il s’agit d’un livre fort qui aborde de manière frontale des questions dérangeantes. Le livre est cependant trop sensible et intelligent pour susciter le rejet. Je ne vois pas ce qui pourrait justifier un scandale ou une censure…

La lectriceFrédérick Houdaer : On ne s’en rend pas forcément compte immédiatement mais Armaguédon strip est un ouvrage extrêmement violent. C’est le genre de nourriture très épicée qui t’arrache vraiment la gorge à la fin… Tu auras certainement une opinion un peu différente du livre quand tu en auras terminé la lecture. Soyons francs ; la fin est totalement inacceptable. Surtout dans le contexte actuel… En osant publier un truc pareil, je craignais d’être blacklisté. Ce n’est pas de la parano de ma part… Je sais comment ça fonctionne. Je sais qui pond les papiers, et je vois très bien ce qui passe et ce qui ne passe pas… [Silence] Cette fin n’a rien de préméditée… Je n’ai pas cherché un effet. Elle s’est simplement imposée à moi alors que j’avais déjà rédigé le premier tiers du livre. En dépit de sa monstruosité, cette conclusion était tellement évidente que je n’avais pas le choix. Je devais aller jusqu’au bout… Quand j’ai compris où allait le livre, ça m’a fait un choc. Je n’étais même pas certain d’avoir suffisamment de cran pour l’écrire. Ça aussi ça m’a surpris… Je ne pensais pas être un frileux du côté de l’écriture. Ce livre est venu me prouver que ma témérité avait certaines limites… C’est peut être pour cela que j’ai mis autant de temps à l’écrire. Il faut parfois un certain temps pour s’autoriser une forme de passage à l’acte…

F.B. : Je ne doute pas que je changerai d’avis après avoir pris connaissance de la fin. Tu ne m’enlèveras cependant pas de l’idée qu’il s’agit d’un livre sensible et nuancé. Même le personnage de la mère n’est pas caricatural. Il y avait pourtant là matière à faire un portrait à charge…

Frédérick Houdaer : Tu as raison, malgré toute sa violence, Armaguédon strip n’est pas un livre de règlement de compte. En tout cas pas avec la mère… Certains lecteurs ont même trouvé qu’il y avait là une façon tordue et paradoxale de lui rendre hommage… C’était impossible de faire autrement. Tu ne peux pas écrire sur des personnages sans avoir un minimum d’empathie avec eux… Au final, c’est le narrateur qui m’aura donné le plus de mal. Sa relation malsaine aux femmes et son égoïsme sans complexes sont carrément pénibles.

F.B. : Si tu ne règles effectivement pas tes comptes avec ta mère, peut-être en profites-tu pour te venger un peu des témoins de Jéhovah ? Tu n’en brosses pas un portrait très flatteur. Certains critiques ont même vu dans ton livre une charge virulente contre la religion. Est-ce le cas ?

Armaguédon6Frédérick Houdaer : Non. Je ne pense vraiment pas avoir écrit un livre anti religieux. Mon bouquin parle des dégâts causés par l’intégrisme. Mais l’intégrisme n’est pas obligatoirement de nature religieuse. Il peut être également politique… En te parlant, je pense à une amie dont le père était un communiste de la tendance dure. Cela pouvait se manifester jusque dans de petits détails. Il interdisait par exemple à sa fille de boire du Coca-Cola à la maison… Ça peut paraître anecdotique. On peut en sourire. Il n’empêche que ça laisse des traces… Je me souviens de notre première rencontre. Plus elle me parlait et plus je me sentais en terrain connu. Je me suis même demandé si ses parents n’étaient pas témoins de Jéhovah ! Au-delà de leur forme de surface, tous les rigorismes excessifs se ressemblent. Ils laissent des marques identiques chez les gens. Ceux qui ont été exposés à ce type d’éducation peuvent se reconnaître entre eux. [Silence] Les problématiques religieuses semblent en tout cas me travailler. Elles ont inopinément ressurgi dans mon nouveau roman… Contrairement à Armaguédon strip où l’Ancien Testament est omniprésent, j’ai tenu à ce que celui-ci ne comporte aucune référence religieuse explicite. En surface, c’est donc une histoire tout à fait profane. J’ai cependant compris il y a quelques jours que la clef de ce récit était théologique. Je peux te dire qu’en découvrant ça, je faisais pas trop le malin…

F.B. : Tu parlais tout à l’heure de ta peur d’être blacklisté. Cela fait maintenant quelques semaines que ton livre est sorti. La réalité est-elle venue confirmer tes craintes ?

Frédérick Houdaer : Pas pour l’instant en tout cas. Je suis même très agréablement surpris par l’accueil réservé au livre. Dans l’ensemble, les premiers papiers sont favorables.

F.B. : Qu’en est-il de ton éditeur ?

logo_dilettante_bon_doc2010_-_copieFrédérick Houdaer : Le moins que l’on puisse dire, c’est que j’en suis très heureux… Le Dilettante est un très bon éditeur. Son catalogue est solide… J’apprécie les choix éditoriaux de Dominique Gaultier. Son courage aussi… Tu te doutes bien que le livre n’a pas immédiatement fait l’unanimité au sein de l’équipe. C’est lui qui l’a défendu en interne. Il m’a bien proposé quelques corrections mais il n’a jamais essayé d’en affadir le contenu. Il ne m’a par exemple pas demandé de changer une seule ligne de la fin. Il peut pinailler sur certaines choses mais c’est tout le contraire d’un censeur.

F.B. : Tu es toi-même un éditeur qui a l’habitude d’aider les poètes que tu édites au Pédalo Ivre à retravailler leur manuscrit. Comment as-tu vécu ce changement de rôle ?

Frédérick Houdaer : Très bien. Les pistes de réécriture proposées par Dominique Gaultier étant très pertinentes, le dialogue a immédiatement été fructueux. Pour te parler cuisine, il m’a notamment suggéré de prolonger la fin. Cela m’a donné l’opportunité d’écrire un chapitre supplémentaire qui apporte vraiment quelque chose à l’ensemble. Il m’a également proposé de resserrer le livre autour du point de vue du narrateur. A l’origine, l’ouvrage était beaucoup plus choral. Il était bâti sur trois voix. Celles du narrateur et de la mère ouvraient le bal. Celle de la sœur venait se joindre à elles dans la deuxième partie à travers des extraits de son journal intime… La perte de cette troisième voix déséquilibre un peu le livre mais lui donne aussi plus de force.

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