Dialoguer

Platon 2« Un vrai dialogue n’est possible que si l’on veut vraiment dialoguer. Grâce à cet accord entre interlocuteurs, renouvelé à chaque étape de de la discussion, ce n’est pas l’un des interlocuteurs qui impose sa vérité à l’autre ; bien au contraire, le dialogue leur apprend à se mettre à la place de l’autre, donc à dépasser leur propre point de vue. Grâce à leur effort sincère, les interlocuteurs découvrent par eux-mêmes, et en eux-mêmes, une vérité indépendante d’eux, dans la mesure où ils se soumettent à une autorité supérieure, le logos. Comme dans toute philosophie antique, la philosophie consiste ici dans le mouvement par lequel l’individu se transcende dans quelque chose qui le dépasse, pour Platon, dans le logos, dans le discours qui implique une exigence de rationalité et d’universalité. D’ailleurs ce logos ne représente pas une sorte de savoir absolu ; il s’agit en fait de l’accord qui s’établit entre des interlocuteurs qui sont amenés à admettre en commun certaines positions, accord dans lequel ceux-ci dépassent leurs points de vue particuliers. » 

Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique?

Les deux versants du rire

Initialement publiée par la revue Kaïzen, cette chronique de Gilles Farcet fut partagée le 10 février 2019 sur sa page communauté (cliquez ICI pour y accéder)

10366083_478954212306690_2697031772865689500_nL’aptitude à rire, cette aptitude dont une fameuse parole de Rabelais dit qu’elle est « le propre de l’homme » participe de notre santé fondamentale en tant qu’humain. Parce que rire suppose un « zoom arrière », une mise en perspective vis à vis de ce que nous vivons. Tous les enseignements spirituels pointent les méfaits de « l’identification » , ce processus par lequel le sujet se confond complètement avec un élément de son vécu, en vient à voir ce qui n’est qu’un attribut de son identité comme son identité même à laquelle il se résumerait. On peut être identifié à son pays, à ses opinions, à son statut social, à son personnage… Et le fait est que l’humour n’éclot pas dans l’identification. On ne saurait rire de ce qu’on ne considère pas d’un peu loin.

L’identification, qui érige en absolu des conditions et circonstances, est toujours d’un pesant sérieux. Le rire a cette vertu de réintroduire du relatif dans les pseudo absolus que nous nous fabriquons sans cesse. Ce faisant, il nous élargit.

Malheureusement, cette salutaire prise de hauteur par laquelle nous nous considérons nous même, les autres et les situations à partir d’une vision vaste, est souvent et de plus en plus couramment confondue avec une mise à distance qui relève plutôt de la protection et du manque d’empathie. En effet il y a rire et rire. Il y a le rire, franc tendre et joyeux, celui des sages et des êtres mûrs, ou celui des enfants encore innocents. Et puis il y a tous ces rires qui résonnent dans le vide de notre cœur comme autant de caches misères (la misère que nous cherchons à dissimuler étant notre misère intime) : le rire amer, le rire gras, le rire cynique , le rire moqueur, le rire jaune , le rire forcé …

Notre culture tend à cultiver ces rires là, qui participent toujours d’une certaine cruauté. Que cette cruauté se pare de l’alibi de la lucidité n’y change rien. Il faudrait, parait il, rire de tout… Et tant pis si ce rire heurte, voire blesse, voire humilie, tant pis si ce rire sépare, creuse encore les divisions, pourvu que l’on rie ; au risque, à force de prétendument rire de tout, de n’être plus en communion avec rien ni personne.

Le rire intrinsèquement sain et libérateur, c’est d’abord et avant tout le rire sur soi même. Il est vital d’apprendre à rire franchement de notre personnage, de nos propres tics et travers, de nos postures, de notre prétention, de nos exagérations. Ce rire là, qui pourrait bien participer d’une forme de sagesse, n’est jamais mauvais mais toujours bienveillant. Lucide, certes, mais d’une lucidité tendre, qui pardonne parce qu’elle voit notre impuissance , notre désarroi, tout ce qu’il y a de peur et donc de défense dans nos attitudes (dont le rire cruel n’est d’ailleurs pas la moindre).

Ce rire là est une forme de la compassion qui, comme toute charité bien ordonnée, commence par soi même. Si je sais rire gentiment de moi même, je serai en mesure de m’ouvrir aux autres comme autant de frères et soeurs soumis à la même condition , aux mêmes peurs, aux mêmes stratégies de défense. Ce rire là ne pointe pas du doigt, il montre sans juger et, ce faisant tend la main. Ce rire là n’isole pas, avec d’un côté les rieurs, vainqueurs et dominants, et de l’autre ceux dont on rie, vaincus et dominés et qui, leur tour venu, voudront prendront leur revanche. Ce rire là relie dans une même compassion.

Des propos bien sérieux, me dira-t-on, alors qu’il est question de rire. Sans doute. Mais le rire , propre de l’homme, est un sujet bien trop grave pour être pris à la légère. Alors, oui rions, de ce rire qui guérit, de ce qui rire qui unit, de ce rire qui n’est pas loin des pleurs face à la tragédie de l’humain qui veut toujours aimer mais ne sait pas comment.

Gilles Farcet

Aizen-myoo

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Aizen-myoo est le dieu de la passion et de l’attraction sexuelle que de nombreuses personnes identifient à l’amour. Souvent assimilé à un obstacle au cheminement spirituel, l’amour est devenu, selon l’ésotérisme japonais, une force bénéfique.

Nous retrouvons ici un mouvement de fond commun à tout le bouddhisme : les croyances ancestrales ne sont pas rejetées mais transmutées.

La tendance à l’idolâtrie est transmutée en ouverture à l’inconditionnel.Le culte voué aux arbres et aux lacs devient une manière de célébrer un lieu propice à la pratique. Ou, comme ici, l’attachement devient désir ardent pour l’éveil.

Pour ceux qui s’étonneraient de voir l’Amour représenté sous des traits si peu aimables, il faut savoir qu’il manifeste aussi la subjugation implacable, la puissance de l’amour qui évite la corruption et la complaisance. On retrouve en Occident, dans nombre de textes alchimiques, des description similaires où l’amour possède comme Aizen-myoo un visage épouvantable et terrible.

J’aime particulièrement ce visage de l’amour courroucé car il me semble plus juste que celui de nos angelots joufflus. l’amour ressemble selon moi à cette figure. Il nous demande de nous ouvrir entièrement, de sortir de notre zone de sécurité, de prendre un risque et de surmonter nos peurs et nos mesquineries.

Fabrice Midal

Etienne Appert expose

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Je n’avais encore jamais exposé mes dessins. Ce sera chose faite la semaine prochaine, à l’invitation de l’école TBS de Paris. (merci Mr White !)

C’est l’occasion de faire le point sur 9 ans de dessin à temps plein, en me concentrant sur le thème qui s’est imposé durant cette période : dessiner la pensée. Toutes les images exposées auront en commun de mettre en scène des espaces mentaux, des cartographies intérieures. Il y aura des images extraites de mes livres, à redécouvrir autrement en grands tirages sur toile. Et des images nouvelles, créées pour l’occasion ou extraites de mon prochain roman graphique à paraître en 2020.

Je suis ravi de vous inviter au vernissage, Jeudi 7 Février à partir de 18h30. TBS prévoit un apéro, l’entrée est gratuite, un libraire sera là pour que je puisse dédicacer à ceux qui veulent les derniers livres auxquels j’ai participé. Si vous êtes sur Paris, ça me ferait plaisir que vous puissiez passer. Il vous est seulement demandé de prévenir autant que possible de votre présence pour que l’école puisse anticiper le nombre de participants. Ne me répondez pas, réservez auprès de l’école :

tbs-paris@tbs-education.fr

Toutes les informations dans l’affiche ci-dessous.

Cela me fait de toutes façons plaisir de partager cette information avec vous,
Et je me réjouis de peut être vous croiser ce soir là.

Beau début d’année à tous

Etienne Appert

LE TRAVAIL AVANCÉ COMMENCE QUAND ON EST HEUREUX – ÉVOCATION D’UN PARADOXE

13304943_1012471955501324_7684031028786755069_oCe texte a été posté le 14 décembre 2018 sur la page communauté de Gilles Farcet

Il y avait , quant au Travail dans sa dimension avancée, un paradoxe, un paradoxe peu envisagé.

Nombre d’êtres humains, et il n’y avait là rien que de naturel, venaient au Travail (ou à des versions édulcorées de ce dernier) dans l’espoir d’être moins malheureux, in fine plus heureux.

Le paradoxe si peu envisagé était que le Travail, dans sa phase préparatoire, laquelle phase préparatoire était susceptible de s’étendre sur des années, des décennies, voire de ne jamais aboutir, le Travail donc, pouvait en effet, sans garantie et si certaines conditions se voyaient réunies, amener certaines et certains à davantage de contentement, moins de malheur inutile, moins de vaine souffrance. Le Travail pouvait, en certains cas qui n’étaient somme toute pas si rares quand il y avait quelque persévérance et confiance, rapprocher l’humain de lui même et ainsi le rendre moins divisé, donc plus heureux.

Et le paradoxe, si peu envisagé, était que, cette phase préparatoire par bonheur accomplie, le Travail pouvait commencer dans sa phase que d’aucuns eussent appelée avancée mais qu’on eût tout aussi bien pu qualifier de spécifique. Le Travail dans ce qu’il avait de propre au seul Travail pouvait alors commencer, chez un sujet raisonnablement « heureux », non consommé au quotidien par ses divisions, non usé par ses refus et frustrations constantes.

Et cette phase là du Travail, si elle aboutissait bien, pourvu qu’elle soit poursuivie selon les conditions nécessaires, à la joie et à une radicale ouverture incluant le déchirement, cette phase là du Travail était celle qui bousculait, celle qui dérangeait au sens radical du terme : défaire un ordre établi pour en instaurer un nouveau dans les racines de la personne. Cette phase là du Travail s’attaquait à ce qui était parfois appelé la « stratégie de survie », le « trait principal ». De par sa dynamique, elle venait ébranler chez le sujet fraîchement « heureux » un « équilibre » si laborieusement trouvé. Elle exacerbait en apparence ses défauts, exposait ses faiblesses à la lumière crue, rendait flagrantes ses contradictions, transformait ses fuites en impasses, réduisait les poches d’air par lesquels le vieil homme respirait, murait toutes les issues.

C’était traditionnellement la phase pénible pour l’élève comme, à un certain degré, pour le maître. L’un et l’autre paraissaient ne plus se comprendre. C’était la phase ou l’élève, se saisissant des caractéristiques personnelles du maître, du moindre de ses maniérismes et autres idiosyncrasies qui sont le propre de l’humain, se défendait bec et ongles, les ongles se muant en griffes et le bec en crachoir à venin. Défendait ce qu’il prenait pour sa personne, à savoir sa vision qui n’était que pensée, ses positions qui n’étaient qu’émotions mais sur lesquelles il campait.

Une fois traversée, cette phase du travail cédait la place à la suivante, celle d’une reconstruction, laquelle se muait ensuite en construction, véritable édification. Ce qui émergeait de ces ruines, c’était toujours un serviteur, une personne apte à servir, de quelque manière que ce fut.

C’était un insigne privilège que d’en arriver là, à cette étape qui elle même n’était qu’ébauche au vu de l’ultime. Tout le monde voulait « être heureux », certes…

Oui, mais, cette deuxième phase du Travail, qui en voulait ? Qui y était disposé ? La tentation était si grande de s’arrêter avant qu’elle ne commence… 

Gilles Farcet