Quelques pauvres mots debouts devant l’innommable.

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D’où vient la violence, je veux dire, où prend elle naissance, dans quel coeur dévasté, dans quel champ de ruines affectif ? Où grandit elle jusqu’à maturité, jusqu’à ce moment où elle se manifeste au monde pour laisser son ineffaçable marque, dans quel désert , dans quelle zone morte ? 

Comment un être humain, jadis un bébé ouvrant ses yeux plissés et présentant sa face ridée au monde, un petit garçon avide de jeux et de camaraderie, un adolescent assoiffé d’exister, comment une personne , à ce seul titre digne de respect , comment cette personne peut elle, un jour, une heure, un soir, une nuit, comment cette personne peut elle en venir à se muer en camion fou, en bombe ambulante, en détonation léthale, comment une personne, cette personne, peut elle se trouver à ce point coupée, à ce point anesthésiée, à ce point ivre d’un vin infernal qu’elle en arrive à se précipiter vers une mort sanglante avec l’intention de décimer sur son passage femmes, bébés, enfants, jeunes gens, inconnus qui chacun ont des parents, proches, amoureux, progénitures, qui aujourd’hui vont eux aussi être fauchés par la nouvelle de leur élimination absurde …

D’où vient la violence, où est elle, ma violence, celle que je porte dans mes soubassements, celle qui peut par un instinct primaire monter dans mes affects et mes pensées quand j’apprends semblable nouvelle au saut du lit ?

Et mon amour, où est il lui, mon amour, celui qui m’est inhérent parce que je suis vivant, que je suis venu à la vie ? Où est il cet amour qui reste et demeurera la réponse essentielle, qui n’exclut aucune des autres (mesures, actions, précautions, réflexions …)

Il n’est pas dans mes émotions lâchées comme des bêtes , pas dans cette avidité d’images impudiques, de remplissage médiatique, il n’est pas dans cette enfilade de vaines pensées qui s’entrechoquent en pure perte. Il est dans la retenue, l’ouverture au Plus Grand, quelle qu’en soit ma petite conception , il est dans la dignité, il est dans l’obstination à la démocratie , si imparfaite et frustrante, et pourtant seul rempart collectif contre la barbarie , il est dans le soin toujours renouvelé que je vais mettre ce matin à sourire à mes voisins, à ne pas m’impatienter comme un âne parce que je dois faire une demie heure la queue à la poste, il est dans cet apéritif inattendu que m’offre l’antiquaire de la place de Saint Savin chez qui je suis entré jeter un oeil, alors que je le rencontre pour la première fois, il est dans la foi sur laquelle je veillerai jalousement au plus précieux de ma personne, il est dans l’écoute que je donnerai tout à l’heure aux uns et aux autres venus me consulter , il est dans mon écriture, si dérisoire et si fière, il est dans la poésie qui ne désarmera jamais, il est dans le lien, les liens, tout ce qui relie à rebours de cette affreuse séparation , de cette épouvantable solitude et de toutes les caricatures de fraternité qu’elle engendre quand celui qui s’est perdu en vient à se chercher dans une internationale de la mort ..

Je ne veux pas qu’on recouvre d’un drap bleu la tête de l’amour qui serait mort en moi ; je ne veux pas que la foi qui m’habite et m’anime s’éparpille en autant de cadavres qui jonchent un bord de mer ; je ne veux pas que l’humanité reçue en partage et qui ne subsiste que par le partage finisse par être assourdie par le bruit des ambulances convoquées par une violence dont on se demande d’où elle vient et où elle va.

Gilles Farcet

Pascale Gruenberg : l’émergence d’une vocation

« Je vous invite maintenant à passer la main à la main » Lily Jattiot

DSCF2199Pascale Gruenberg est une femme profondément sensible et chaleureuse. Comme beaucoup, elle s’est longtemps cherchée sur le plan professionnel. A l’âge où d’autres commencent à rêver à la retraite, elle trouve enfin sa vocation. En l’écoutant parler de sa formation d’art thérapeute et des ateliers qu’elle anime, j’ai le sentiment très net que ce nouveau métier constitue l’aboutissement logique de tout son parcours. Cette activité lui offre en effet la possibilité de tirer avantage de l’ensemble de ses expériences passées. Le puzzle se met en place et prend sens.

Frédéric Blanc : Pour commencer, nous allons parler un peu de ton parcours. Dans quelles circonstances as-tu commencé à t’intéresser à l’art ?

P.G.1Pascale Gruenberg : Les arts plastiques ont toujours fait partie intégrante de mon univers… J’ai hérité ça de ma mère… Sans être une artiste professionnelle, elle a peint toute sa vie… Je me rappelle très bien de l’odeur d’essence de térébenthine qui imprégnait l’air de la chambre où elle avait l’habitude de travailler. C’est l’un des souvenirs agréables de mon enfance. Pour moi, la création artistique était donc quelque chose de familier, de familial… J’ai commencé à me l’approprier quand j’étais enfant. Je bricolais, je bidouillais… J’aimais beaucoup le modelage. Je me souviens que je fabriquais de petits personnages à l’aide de branches, de feuilles et de brindilles. Plus tard, j’ai voulu en faire un métier. J’ai donc préparé le concours d’entrée de toutes les grandes écoles : les Arts déco, les Arts Appliqués etc. Au final, j’ai été reçu aux Beaux Arts de Paris.

F.B. : Quel souvenir gardes-tu de ton passage aux Beaux Arts ?

Pascale Gruenberg : Je ne garde pas un très bon souvenir de cette période. Je me suis rapidement aperçue que l’enseignement dispensé aux Beaux Arts ne me convenait pas. C’était beaucoup trop vaste, trop riche, trop foisonnant. Ça partait littéralement dans tous les sens. A cette époque, je n’avais pas la structure intérieure nécessaire pour fonctionner dans un monde aussi ouvert. Je manquais trop d’autonomie… Je n’ai évidemment pas tenu très longtemps. Je suis partie après une année. Ça reste un regret.

F.B. : Comment as-tu rebondi ?

P.G.9Pascale Gruenberg : J’ai continué à peindre avec un groupe d’amis que j’avais rencontré lors de mon année préparatoire. On formait un genre de collectif. On peignait sur du bois tissé. C’est un matériau assez original… Nos productions se situaient entre la déco et la peinture. On peignait beaucoup de trompe l’œil. Des fenêtres s’ouvrant sur des paysages oniriques. Ce genre de choses… Ça s’inspirait un peu du surréalisme. Comme nos créations accrochaient le regard, on s’est mis dans l’idée de les vendre. Ça tournait plutôt bien… Cette période a pris fin lorsque j’ai rencontré celui qui allait devenir mon mari. Nous avons rapidement eu des enfants. Trois garçons… J’ai donc provisoirement mis mes activités artistiques de côté. J’étais bien trop occupée par ailleurs (rires)…

F.B. : A quel moment as-tu renoué avec la peinture ?

Pascale Gruenberg : J’ai repris la peinture à trente ans. J’ai décidé de me focaliser sur la peinture décorative. J’avais besoin d’utiliser mon savoir faire pour réaliser des projets pratiques. Suite à une formation technique, j’ai été amenée à faire de la peinture murale sur différents chantiers de décoration. J’ai travaillé dans des lieux publics, des boutiques, des restaurants et chez beaucoup de particuliers. Il m’est aussi arrivé de travailler pour des salles de théâtre. C’est de loin ce que j’ai préféré. Le travail était varié, on bossait en équipe, l’atmosphère était chaleureuse…

F.B. : Comment es-tu finalement passé de la peinture décorative à l’art thérapie ?

P.G.10Pascale Gruenberg : Est arrivé un moment où j’ai commencé à fatiguer physiquement. C’est dur la peinture murale ! Tu passes souvent ta journée à te contorsionner dans tout les sens. Au bout de quelques années j’ai commencé à sentir que ça faisait trop… Et puis le trompe l’œil ne faisait plus vraiment recette… Bref, les conditions étaient mûres pour que je passe à autre chose… Il y a eu un temps de gestation. Après coup je pourrais dire que je voulais m’investir dans une activité qui fasse à la fois appel à mes qualifications plastiques et à tout ce que j’avais pu apprendre au cours d’une thérapie jungienne approfondie. J’ai réalisé que je voulais continuer à faire la même chose mais en passant à un niveau plus profond. Je voulais passer de l’harmonisation de l’habitat extérieur à l’harmonisation de l’espace intérieur. A l’époque, je n’avais jamais entendu parler d’art thérapie. Quand j’ai découvert ce domaine, ça a été une évidence. Je me suis dis : c’est ça ma voie.

F.B. : Une évidence ? Pourrais-tu nous décrire un peu plus en détails le moment où tu as enfin trouvé ta vocation ?

Pascale Gruenberg : Ce projet n’est pas le fruit d’une réflexion rationnelle… L’idée m’est venue à l’improviste… J’étais en train de peindre lorsque m’est venu l’envie d’aider les enfants à travers les arts plastiques… Ça a surgit du fond de l’inconscient comme une petite bulle venue du fond de l’eau. Cette envie était en quelque sorte déposée en moi. Elle correspondait à vécu d’enfant… Cette prise de conscience a été précédée par un rêve simple et éloquent. Je me tiens près d’un puits. Un bébé émerge à la surface de l’eau. Je lui tends la main et le prend dans mes bras. Tel que je le ressens, le bébé symbolise le projet émergeant du fond l’inconscient. Ma main représente le conscient qui s’en saisit. Ce rêve a été très soutenant.

F.B. : Que veux-tu dire quand tu affirmes que « quelque chose était déjà déposé en toi? »

Pascale Gruenberg : Dans mon enfance, j’avais déjà pratiquée une forme d’art thérapie. A l’âge de huit ans environ, j’ai arrêté de parler à l’école. Ma mère m’a alors emmenée consulter un psychologue. Je me souviens qu’il me faisait faire beaucoup de pâte à modeler. Ce travail s’est avéré très positif. Il m’a permis de débloquer quelque chose… J’avais complètement oublié cette expérience pourtant fondamentale. C’est elle qui a validé mon intuition.

F.B. : Peux-tu me dire quelques mots sur la formation que as-tu suivie ?

P.G.5Pascale Gruenberg : J’ai commencé par suivre un premier cursus de médiation artistique. Suite à ce premier cycle de deux ans, j’ai trouvé un premier emploi en MJC. J’animais des ateliers créatifs de forme très libre. Ce n’était pas le genre de cours où les enfants apprennent à dessiner. Ce n’était pas un enseignement didactique. Les enfants acquéraient un savoir-faire en expérimentant. J’essayais de mettre en place un espace de récréation au sein duquel les enfants pouvaient se détendre, respirer et jouer. Je ne leur demandais pas de faire du beau ou du bien… L’objectif c’était de faire du vrai… Winicott en parle très bien. Il appelle ça « l’espace transitionnel ». Il s’agit d’un espace de repos psychique situé à mi chemin entre le monde intérieur et le monde extérieur. Un espace de jeu où les enfants ont la possibilité de symboliser et de construire sans exigence de résultat. C’est malheureusement de plus en plus rare. La pression des parents, de l’école et de la société réduit dramatiquement cet espace de rêverie et de déambulation gratuite. Dans la foulée, j’ai également commencé à travailler pour l’association Les Toiles. Je suis intervenue pendant une année sur « La péniche du cœur ». Elle est amarrée P.G.7à deux pas de la gare d’Austerlitz. J’y côtoyais des hommes en grande difficulté sociale. Il pouvait s’agir de SDF, de sans papiers ou de personnes à la dérive suite à un licenciement ou un divorce… Dans ce cadre, j’animais un atelier d’art plastique. Sur un plan strictement thérapeutique, ça restait très modeste. Dans le cas de pathologies lourdes, l’art thérapie doit toujours s’insèrer dans un protocole de soins plus large. Ce n’était pas du tout le cas ici… Je crois tout de même que cet atelier apportait quelque chose à ceux qui y participaient. Ça leur ouvrait un espace de détente intérieure. Pour certains de ces hommes c’était même leur tout premier contact avec le monde de l’art. Beaucoup n’avaient plus touché un pinceau depuis la maternelle… Ça leur redonnait un peu confiance en eux. Ils découvraient qu’ils étaient capables de faire preuve de créativité. Certains se surprenaient eux-mêmes…

F.B. : Où en es-tu aujourd’hui ?

Pascale Gruenberg : J’ai terminé la deuxième partie du cursus. J’aborde la rédaction du mémoire. Je le soutiendrai à la fin de l’année. Par ailleurs, en septembre, je démarre un atelier dans un réseau d’oncologie.

F.B. : Être étudiante à plus de cinquante ans ça n’est tout de même pas rien…

Pascale Gruenberg : Ça n’a effectivement rien d’évident… Je me sens complètement décalée par rapport aux gens de mon âge. Ils sont tous plus ou moins en fin de carrière. Ils n’arrêtent pas de parler de retraite alors que moi je fini tout juste mes études. Je commencerai à travailler sérieusement l’année prochaine. Heureusement, l’art thérapie est une discipline dans laquelle on se bonifie avec l’âge. On peut exercer longtemps…

F.B. : J’ai cru comprendre que tu animais déjà un atelier ?

Pascale Gruenberg : Oui. Dès que l’on a terminé le premier cursus, on est habilité à animer des ateliers. A l’heure actuelle, je ne me présente pas comme art thérapeute mais comme médiatrice artistique. Mon atelier s’adresse à toute personne qui désire se relier à elle-même par le biais des arts plastiques.

F.B. : A quel public s’adressent tes ateliers ?

P.G.4Pascale Gruenberg : Pour le moment, je ne reçois que des adultes. Il s’agit de personnes bien intégrées socialement et qui ne souffrent d’aucune pathologie psychique sérieuse. Ce sont surtout des personnes qui une sensibilité à l’art. Ces gens ont également un autre point commun. Ils sont tous intéressés par une forme ou une autre de développement personnel. Ils ressentent tous une nécessité de prendre un temps pour eux. Un moment libre de toute de toute contrainte de résultat, d’efficacité, de performance. On retrouve l’espace transitionnel de Winnicott dont je t’ai déjà parlé.

F.B. : En quoi le fait de se confronter avec la matière peut-il avoir une répercussion sur la psyché ?

Pascale Gruenberg : Un matériau est régi par des lois propres inhérentes à sa structure et à sa composition. A chaque matériau correspondent des potentialités propres de malléabilité et de résistance. Ces propriétés deviennent hautement signifiantes dans les expériences que vivent les personnes. Dans sa relation avec le matériau, le sujet ressens que celui-ci le porte, l’accompagne ou au contraire fait résistance à ses tentatives d’expression. Cette confrontation est le lieu de transfert sur la matière. Prenons l’exemple de l’argile. Certaines personnes vont la trouver chaude, douce, agréable tandis que d’autres vont la ressentir comme froide, collante, sans forme voire carrément dégoûtante. Chacun projette donc son monde intérieur sur ce matériau. L’argile est un bon exemple. C’est un matériau franchement archaïque. Son contact peut être vécu comme très régressif. A travers le toucher (l’haptique), elle nous connecte à nos tous premiers ressentis sensoriels.

F.B. : N’importe quelle activité artistique peut-elle être thérapeutique ?

Pascale Gruenberg : Tu fais bien de poser la question. En soi, le fait de peindre ou de modeler de la glaise n’a rien de thérapeutique. Cela peut aider à décharger un monde intérieur envahissant… Si l’expression soulage elle ne soigne pas. L’art thérapie inscrit l’expression dans un processus progressif qui fait évoluer la forme créée et remet l’énergie psychique en mouvement. La dimension thérapeutique d’un travail d’art thérapie est également liée au dispositif symbolisant mis en place.

F.B. : Qu’est-ce que tu entends exactement par « dispositif symbolisant» ?

P.G.3Pascale Gruenberg : Quand on parle de dispositif symbolisant, on pense évidement en premier lieu à la relation transférentielle avec l’accompagnant. Ça ne s’arrête cependant pas là. Ce dispositif inclus aussi l’ensemble des conditions proposées aux participants. Elles sont importantes car elles leur offrent la possibilité de symboliser des « éprouvés psychiques » non intégrés. On commence par définir un cadre spacio-temporel et certaines règles de bienveillance à l’égard de soi-même et des autres. On continue par une proposition de matière comme la peinture, l’argile, l’encre, le papier mâché etc. Il peut également s’agir d’une proposition de technique : l’estampe, le pochoir, le collage, la mise en volume… La manière dont chacun vivra ces propositions dépend essentiellement de son monde intérieur. Chacun rencontrera des problèmes qui lui sont spécifiques et trouvera des solutions qui n’appartiennent qu’à lui. L’art thérapeute doit être à même de repérer les blocages, les impasses, les mouvements évolutifs. De séance en séance il proposera à la personne d’effectuer un petit pas en avant… ou de côté… Le chemin se fait dans « le mine de rien ». Il peut parfois s’écouler des mois sans que rien ne bouge… Et puis un beau jour, une personne qui refusait telle technique va brusquement demander à la travailler. Une autre va décider de changer de format ou d’aborder la couleur etc.

F.B. : Quelle est la différence entre l’art thérapie et une thérapie à support artistique?

Pascale Gruenberg : Le travail thérapeutique à support artistique met l’accent sur l’analyse de ce qui a été créé. Ce qui importe, c’est l’explication. Le dessin ou le modelage n’ont pas de valeur en eux-mêmes. Ils n’existent que pour être décryptés. On s’intéresse à ce que l’expression dit en amont. Dans l’art thérapie, en revanche, on s’intéresse à la création en elle-même. On est tourné vers l’aval. Mes échanges avec les élèves ne sont pas interprétatifs. Ils restent techniques et descriptifs. Je cherche toujours « l’équivocité » des mots. Je peux pointer qu’un dessin manque de racines mais je ne dirai jamais que la personne est coupée de son ressenti. J’utilise uniquement le vocabulaire de la plastique tel que « structurer », « dénuder », « faire corps », « envelopper », « déborder »… Compte tenu que nous nous trouvons dans un cadre thérapeutique, la personne va plus ou moins consciemment entendre ces mots de façon symbolique. C’est un dialogue souterrain qui s’adresse à la profondeur. Il arrive aussi que les participants comprennent les choses de manière spontanée et intuitive. Face à ses appréhensions plastiques, l’une de mes élèves s’est par exemple exclamée à plusieurs reprises « je me croyais beaucoup plus libre que ça  ».

F.B. : Si je comprends bien, le travail qui prend place au cours d’une séance est intérieur. Il ne repose pas sur tes analyses. Pourquoi dans ce cas, les gens ont-ils besoin de se déplacer pour participer à un atelier ? Ne peuvent-ils se contenter de dessiner tranquillement chez eux?

P.G.6Pascale Gruenberg : Le fait que les choses n’aient pas forcément besoin d’être expliquées n’implique pas que l’on puisse effectuer ce travail sans aide. Cela reviendrai à dire que l’on peut faire une psychanalyse en s’allongeant tout seul sur son canapé et en parlant au mur. Cela ne donnerait rien. Il manque un cadre et par dessus tout la présence vivante de l’autre. La relation. Il est nécessaire d’offrir aux personnes un espace d’accueil et de reconnaissance dans ce qu’elles montrent à voir. Accueillir sans jugements leurs maladresses, leurs hésitations et leurs doutes. Mon rôle consiste à accompagner et soutenir les personnes dans leurs productions, leurs réussites, leurs frustrations… Je suis là pour leur donner des conseils techniques. Je n’ai cependant pas d’attentes ou de projet les concernant… Je n’essaie pas de trouver des solutions plastiques à leur place (il est parfois difficile de résister à cette tentation), je n’interviens pas sur leur travail (parfois ça démange), et je fais en sorte d’être dans leur temporalité. Parfois, il faut aussi que je tienne face à leurs attaques. Pour qu’advienne un « je », il faut qu’il y ait un « tu ». On en revient à l’importance de la relation transférentielle…

F.B. : Parlons pour terminer de tes activités de plasticienne. L’art thérapie exerce-t-elle une influence sur ton travail personnel ?

Pascale Gruenberg : Pour commencer, l’art thérapie a réveillé chez moi l’envie de créer. Cette dimension avait totalement disparu après ma formation de peintre déco. Je ne peignais plus pour le plaisir… J’étais devenue une technicienne réalisant des produits… L’art thérapie a fait remonter ce désir à la surface. Elle a également influencé ma manière de peindre… Maintenant, quand je commence à peindre, je ne sais jamais ce que je vais faire… Je ne pars plus avec une idée en tête. J’essaie, j’expérimente, je triture la matière jusqu’à ce qu’une idée surgisse. J’ai inversé l’ordre du processus créatif. Je commence par le geste et je laisse émerger l’idée dans un deuxième temps.

F.B. : Est-ce qu’il t’arrive désormais de porter un regard d’art thérapeute sur tes propres créations ?

Pascale G. 1Pascale Gruenberg : Ça m’arrive. Je comprends mieux certains de mes choix… Le support par exemple. Je constate que je peins exclusivement sur du dur. L’explication rationnelle, c’est que je viens du mural et que j’ai été habituée à peindre sur des supports très fermes. Il y a une explication plus profonde… J’ai besoin d’un support qui a un minimum de répondant. Je n’ai jamais peins sur toile. Pour moi, il n’y a pas d’appui. C’est trop fragile, trop peu soutenant. J’utilise un panneau de bois sur lequel je peux m’appuyer pour frotter, gratter, graver ou même poncer… J’ai besoin qu’il tienne. Je relie évidemment cela à tout ce que j’ai appris sur moi.

Rose Volckhausen-Journey Towards the Real

Rose Volckhausen is the disciple of Lee Lozowick (November 18, 1943 – November 16, 2010) who was an American spiritual teacher, author, poet, lyricist and singer from Prescott, Arizona. He wrote over forty books on spiritual practice and parenting, many of which have been translated into French, German, Spanish, Portuguese and other languages. Some of the titles include: In the Fire, Conscious Parenting, The Alchemy of Transformation, The Alchemy of Love and Sex, The Only Grace is Loving God, and Enlightened Duality (with M Young). He presented himself as a representative of the « Western Baul » tradition.

Raynald Driez – Poème vachard

Femme pire
Fille d’un hideux rêve
Ma température est noire
Mon cou rouge monstrueux
Mes yeux deux plaies qui te regardent
Et mes veines sont des vaisseaux de guerre
L’encens me calme
Mais le vin embaume toutes mes résolutions 
Et me voilà broussaille et accroupi sur mon manuscrit
Déchirement, muraille de nuit
Vachard à mort
Femme puanteur femme cadavre
Tu peux me branler, ivre,
Ma propre faute c’est toi
Bras veine doigts sillons
Bouche perle chatte pédéraste 
Main bec hanche poisson savon
Corps paume  entailles terminaisons 
Tes yeux sont des tourteaux que je baise
Maux chéris, maux chéris
ta bouche est un poulet pourri
tes mots des cailloux acerbes
ton calme un mensonge désespéré 
Tes seins deux choses à arracher 
Et ton cul un monde mort 

Raynald Driez – V comme Vierge

driez

Je ne veux plus sentir ses dents non
Non plus sa langue
Parce que je la lui suçait en la baisant

Son épaisse langue

Et ses grands pieds de Vendéenne

_ On ira écrire et peindre là bas… _

_Oui !_

Encore 4 ans a attendre
Sur son débile visage j’étais fou! 

Encore 4 ans à jouir sur son débile visage

Où je me suis emballé car 

J’étais fou

_ On dirait que tu es une chose, façon drone, que tu pilotes à distance dans la vie _
J’ai écrit 6 pages que je vais jeter a la mer
J’ai écrit 6 pages de mon crâne de tous
Un long gémissement bavé pendant la nuit
Montolieu! Montolieu! Montolieu!

Eperons coupants pendant trois nuits
( D’ailleurs j’ai vu Bernard là-bas
Les fleurs du mal a 40000 euros
Je trouve que les mecs abusent
Il trouve aussi que les mecs abusent )

_ Y’a pas l’odeur d’un petit air pourri ?_
6 pages de petits morts distribués sur les plages
De Dinard à Saint Gilles la Croix de la Vie
6 pages de petits morts sur les plages

Mais hélas
Je ne porte plus la croix de la vie
Je n’y crois plus a cet enfer qui
Nous a trop rapidement brisé
Le bleu je vais

_ Béni, que tu as refusé! Défi ! Folle que tu es !_
Le poser dans un cimetière
Ou sous l’oreiller mais voilà que

J’ai eu froid

Sous l’oreiller
Oh Tellement froid pute !
Oreiller élégant
Dans un grand jardin superbe et mélancolique
Avec le chien Borgias et Simone la gardienne

Qui me donnait des oeufs
J’ai cherché un coin pour écrire
_ Au bar? _
Je cherche un coin pour écrire
Ne t’inquiète pas pute !
Je déteste le sud

Mais pas dans ce train

Je ne peux pas détester le sud dans ce train d’où j’écris
_ Alors là mon pote t’es quand même bien entamé! _
Vierge précieuse qui porte la tête haute
Qui regarde au loin
Souvenir en satin noir
Avec une toujours petite odeur de sueur
Elle s’en va
Vierge ou pute?

Je ne sais pas

Là maintenant vraiment dans ce putain de train je sais pas

Je vais écrire pendant 4 ans

Rédemptions Ordinaires (rencontre avec Frédérick Houdaer 2ème partie)

12998728_1090832557642890_2481657931114238954_nLe texte suivant est la retranscription de la deuxième partie de ma conversation lyonnaise avec le poète et éditeur Frédérick Houdaer (pour accéder à la première partie de cet entretien cliquez ICI). Avec sa drôlerie et sa pertinence habituelles, il nous y parle de Gilles Farcet et des poèmes de son dernier recueil publié sous le titre de Rédemptions ordinaires.

Frédéric Blanc : Tu viens de publier Rédemptions ordinaires, un recueil de poèmes signé Gilles Farcet…

Frédérick Houdaer : En même temps que le livre de Gilles, je publie aussi un recueil de Jean-Pierre Andrevon. A plus de 70 ans, Jean-Pierre compte parmi les très grands noms de la science-fiction française. Pas moins de 150 livres au compteur ! C’est une sorte de Stephen King français… Je suis très heureux que Gilles et Jean-Pierre nous aient envoyé leurs recueils. Je vois ça comme une validation du travail que nous avons effectué ces dernières années… Gilles et Jean-Pierre ce n’est pas du tout le même profil… A y regarder de plus près, on peut cependant leur trouver certaines ressemblances. Le fait que je les publie tous les deux a donc tout son sens.

Frédéric Blanc : Pourquoi ?

Frédérick Houdaer : Il s’agit de deux écrivains atypiques. Leur œuvre détonne fortement frederick-houdaer-01dans le paysage littéraire français… Jean-Pierre Andrevon est un auteur de science fiction et, le moins que l’on puisse dire, c’est que la science fiction n’est pas un genre très aimé en France. En général, le monde littéraire ne la prend pas très au sérieux. Pour être honnête, il n’y comprend strictement rien… La singularité de Gilles tient à d’autres raisons. Gilles est à cheval sur plusieurs champs éditoriaux. Ça, en France, c’est déjà un très mauvais point ! Pour aggraver encore son cas, Gilles se situe à la croisée du monde littéraire et du monde spirituel. En France, ce sont deux milieux qui ne se rencontrent pas, ou si peu… Avec sa pertinence habituelle, Roland Barthes avait dressé la liste des cinq tabous majeurs de notre société moderne : la mort, le sexe, la merde, Dieu… je m’aperçois que j’ai complètement oublié le cinquième… (silence)… Dieu, en France, c’est un énorme sujet de crispation… Christ and JohnUn objet de dégoût et de scandale… Comme la merde et le sexe… Ce n’est pas du tout vrai aux États-Unis. Là-bas, n’importe quel auteur, même profondément athée, peut prendre ce matériau à bras le corps. Il a la possibilité (l’autorisation!) de le traiter comme une question intime et pas seulement comme un fait de société. Il y aurait quelque chose d’indécent à faire la même chose en France… Il y a des écrivains français qui sont hyper coincés sur les questions spirituelles. Un peu comme on pouvait être coincé du cul au XIXème… Je suis très curieux de voir comment le livre de Gilles va être reçu. Il va forcément susciter quelques réactions très fortes. Gilles prend des risques sur ce coup là… Je ne sais pas s’il s’en rend vraiment compte… Rédemptions ordinaires… Rien que le titre ! Ça va faire grincer des dents… Certaines personnes n’auront même pas la curiosité d’ouvrir le livre. On va perdre des lecteurs, c’est sûr… (rires)…

Frédéric Blanc : Comment as-tu rencontré Gilles Farcet ?

Frédérick Houdaer : J’ai d’abord rencontré Gilles Farcet à travers ses livres… Ça fait très Thoreaulongtemps maintenant… J’ai commencé par son essai sur Henry David Thoreau. Je suis tombé dessus un jour par hasard en écumant les rayons d’une bibliothèque municipale… Je dévore le livre aussi sec sans trop prêter attention au nom de son auteur… Dans la foulée, je lis un livre d’entretiens fabuleux avec Alejandro Jodorowsky et, un peu plus tard, je tombe sur une biographie passionnante de Thomas Merton… Toute une nourriture revigorante! C’est à ce moment là que je commence à entendre parler d’Hauteville (l’ashram d’Arnaud Desjardins). Je me précipite évidemment sur la biographie de cet Arnaud et découvre qu’elle a été écrite par un certain Gilles Farcet… C’est là que je réalise que ce nom m’est déjà familier… Je farfouille dans ma bibliothèque et commence à faire des liens… La relation que j’ai avec Gilles est donc très différente de celle que j’ai avec les autres auteurs du Pédalo Ivre. C’est la première fois que je publie un auteur avec qui j’entretiens un tel degré d’intimité… J’ai lu tous ses livres et, pour dire les choses simplement, je lui dois aussi beaucoup sur le plan humain… Mais que les choses soient claires ! En tant qu’éditeur, je garde mon cap. Si son manuscrit avait été mauvais, je ne l’aurais pas publié.

Frédéric Blanc : C’est toi qui est à l’initiative de ce recueil ?

Frédérick Houdaer : Non. Ce n’est pas moi qui suis allé draguer Gilles pour qu’il m’envoie des poèmes. Ces poèmes lui sont en quelque sorte tombés dessus. Il les a écrits de façon spontanée et rapide sous le coup de moments d’inspiration sporadiques. Il faut dire un mot de l’utilisation que Gilles a fait de Facebook. Il a utilisé ce réseau social pour tester l’impact de ses textes. Les réactions très positives qui ont accompagné chacune de ses publications l’ont encouragé à continuer. C’est en consultant sa page que j’en ai pris, moi aussi, connaissance pour la première fois… Au final Facebook aura joué un rôle important dans la gestation de ce recueil.

Frédéric Blanc : Parle-moi de la poésie de Gilles Farcet…

Frédérick Houdaer : La poésie de Gilles est généreuse, crue, sensible, provocatrice et intelligente. Elle ne craint pas la trivialité du quotidien tout en ne s’interdisant pas d’être profonde. Elle aborde la plupart des grands thèmes de l’expérience humaine : la vieillesse, la mort, la solitude, l’amitié, la trahison et… Dieu, bien entendu… Si le mot n’était pas tellement dévoyé, je dirais que la poésie de Gilles est profondément humaniste.

Frédéric Blanc : C’est à dire ?

GillesFrédérick Houdaer : La poésie de Gilles est incarnée. Pour qu’un texte soit bon, il faut que l’auteur s’investisse complètement dedans. On doit sentir que ce texte n’aurait pas pu être écrit par quelqu’un d’autre. C’est le cas des poèmes de Gilles. Il s’y donne tout entier… Ses textes s’enracinent dans son parcours. Ils sont en quelque sorte l’aboutissement de sa biographie… En apparence, Gilles a peut être rédigé certains de ses poèmes en dix minutes mais en réalité il ne lui aura fallu pas moins de cinquante sept ans et dix minutes pour les écrire. La poésie de Gilles est écrite à hauteur d’homme. Il s’y montre dans sa vérité. Il n’y a aucune pause, aucune prétention. Il ne joue ni au philosophe, ni au poète visionnaire… Ses poèmes sont désarmants de sincérité. C’est ce qui fait leur force… Parler de son expérience la plus intime est encore la meilleure manière de toucher un grand nombre de lecteurs. Les approches pseudo universalistes et les points de vue surplombants, c’est creux et ça emmerde tout le monde. Mais là encore, il faut oser. Il faut une certaine audace pour assumer une telle proximité avec soi-même.

Frédéric Blanc : Peux-tu développer ?

Frédérick Houdaer : En étant aussi honnête, Gilles court de vrais risques. Il ne se soucie aucunement de son image. Dans son recueil de poèmes, tout comme dans sa biographie, Gilles ne se fait aucun cadeau. Il a même tendance à insister lourdement sur les moments où il estime être en deçà de ce qui lui est demandé… J’aime ce travail de vérité… Au bout du compte, il est possible que la poésie ait plus à voir avec la vérité qu’avec la beauté. Désolé, je deviens grandiloquent… Je déteste ça mais pour cette fois j’assume… La poésie, ça consiste aussi à arracher les masques. Avec ce recueil, Gilles en arrache quelques-uns. Les siens et ceux des autres… Tout le monde ne lui dira pas forcément merci ! Je suis estomaqué par la crudité de certains de ses textes. Quand Gilles les a retravaillés, il n’en a pas atténué la violence. Au contraire…

Frédéric Blanc : Certains lecteurs reprochent à Gilles d’écrire des textes beaucoup trop longs. Que penses-tu de cette critique ?

Frédérick Houdaer : Gilles écrit effectivement des poèmes assez longs. C’est la forme qui est la plus spontanément en accord avec sa tournure d’esprit. S’il écrivait des haïkus 13247939_791433787665601_3612510676908583956_oou des sonnets, ça ne marcherait probablement pas aussi bien. Cette forme correspond également à la tradition poétique dans laquelle il s’inscrit. Je fais encore une fois référence à la poésie nord-américaine. Même s’il ne s’agit pas à proprement parler d’une forme de poésie orale, elle peut être lue à voix haute. L’auteur partage son œuvre en direct avec quelques dizaines de personnes agglutinées dans un bar ou dans le sous sol d’une librairie… Il ne s’agit pas d’un fantasme ou d’une exagération exotique. Cette tradition reste encore très vivante aux États-Unis et au Québec… Ceci dit, je lui ai fait retravailler son manuscrit en profondeur. Ça veut dire qu’il a pas mal coupé. Comme le dit Stephen King, la deuxième version d’un texte, c’est la première moins 10 %. En l’occurrence, Gilles a coupé beaucoup plus que 10 %. Beaucoup d’auteurs ratent leur fin en la dépassant. Pendant ce travail, Gilles a été d’une humilité absolue. Il a tout de suite compris que ses textes gagneraient à être abrégés. Il ne lui a pas fallu longtemps pour anticiper les coupes nécessaires… Ce n’est pas forcément évident comme boulot. Je me souviens du jour où mon éditrice m’a demandé de couper toutes les citations qui figuraient en tête des chapitres de mon premier polar. Il m’a fallut un mois pour me décider à passer à l’acte. C’était une souffrance physique… Le travail de coupe fait partie intégrante du travail d’écriture. Quand on oublie de le faire, on est pas allé au bout.

Frédéric Blanc : D’autres reprochent à sa poésie de manquer précisément de poésie. Il ne ferait que répéter sur un mode mineur ce qu’il a déjà exprimé dans ses essais.

Sur-la-route-spirituellesFrédérick Houdaer : Je ne suis pas d’accord. Je crois que pour Gilles la forme poétique correspond à une vraie nécessité. « Une nécessité impérieuse » comme dirait l’autre… Quand Gilles a écrit son gros ouvrage technique sur l’enseignement d’Arnaud, je me suis demandé ce qu’il allait pouvoir écrire ensuite. Ce livre est tellement riche, tellement complet que cela aurait vraiment pu être son dernier livre. Il a enchaîné avec sa biographie. Là encore, je me suis demandé ce qui pourrait suivre. La réponse, c’est ce recueil de poèmes. Les sujets qu’il aborde dans ce recueil ne sont effectivement pas très différents de ceux qu’il aborde dans ces autres livres mais il les aborde sous un autre angle. C’est incontestablement l’un de ses livres les plus intimes. Ça pourrait s’intituler Mon coeur mis à nu. De mon point de vue, tous ses poèmes sonnent juste. A chaque fois que je remets le nez dans ce recueil, je me dit : « ouais ! ».

Frédéric Blanc : Gilles s’inscrit selon toi dans une tradition poétique nord-américaine. N’est-t-il pas risqué pour un auteur français de vouloir jouer au poète beat ?

Frédérick Houdaer : Gilles ne joue pas du tout à l’amerloque ! Ce serait ridicule et ça n’aurait effectivement aucune chance de fonctionner. Certains écrivains français l’ont magistralement prouvé… (rires)… S’il a de très profondes affinités avec la littérature nord américaine, Gilles est très à l’aise pour assumer sa condition d’écrivain frenchy.

Frédéric Blanc : Quelles sont selon toi les principales influences de Gilles ?

Frédérick Houdaer : Dans le courte biographie de Gilles qui figure en quatrième de couverture, tu trouves quelques noms : Jodorowsky, Allen Ginsberg, Arnaud Desjardins… Si tu mélanges déjà ces trois là, tu n’es pas loin d’obtenir ce recueil. Ce livre n’est cependant pas du tout un exercice de style. Gilles a pleinement assimilé ses influences.

Frédéric Blanc : Quel est le poème du recueil que tu préfères ?

Frédérick Houdaer : Le poème que je préfère dans ce recueil est un texte tout simple que JourdainGilles consacre à sa maison de famille. Il l’a paradoxalement intitulé Neuve. C’est un texte relativement court. Deux pages et demie. Ce n’est pas le plus spectaculaire du recueil. Mais s’il n’y en avait qu’un, ce serait celui-là… Je considère que Neuve est le cœur du recueil. Ce n’est évidement pas un hasard s’il est situé au milieu du livre. Ça dit beaucoup de choses sur ce que Gilles vit en ce moment. Actuellement, ce qui se passe de plus important pour lui se situe là, autour de cette maison. Ce n’était peut-être pas encore le cas il y a seulement dix ans et ce ne le sera peut être plus dans quelques années… Mais pour le moment c’est là que ça se passe. Pour ceux qui connaissent la maison en question, ça va paraître évident. Quand à ceux qui sont très loin de tout ça, ils peuvent le deviner en étant un tout petit peu attentifs. Pour la quatrième de couverture j’ai bien sûr choisis un extrait de Neuve. Ce texte énonce un programme. C’est à la fois un constat et un programme :

« Les jeux d’autrefois ont repris

Ils ont seulement mûri

Les ancêtres se réjouissent

Les paysages s’offrent

Le village s’ouvre

La vieille demeure s’éprouve neuve »

jusqu'à l'os

Raynald Driez – L’enfant hurle

L'enfant hurle

L’enfant hurle

Sanglant enfant sans possible sommeil

Rouge face sans odeur, celui,

Quand les enfants n’ont pas d’âge,

Qui cri les veilles de mémoire nocturne

En mille consonnes,

Il beugle un nombre de cris, le libertin enfant,

Hallucinant !

Sa précoce dépression

Enfin mienne

De cordons et de toute chair

Sa précoce dépression

Toute fraîche

Mamelon bébé

Comme un bois vert

Hurle

Fraîchement

Comme un bois vert dans la rosée

L’enfant hurle

Fraîchement

C’est un homard rouge qui sort de la mer

_ Comme elle doit être bonne ta peau salé_

L’enfant hurle

A Dinard il hurle

Dans le ventre de sa mère

Et dans son appartement

Il hurle

Il hurle en buvant

Il hurle deux yeux exorbités

Il hurle le mendiant

Il hurle sa vie de chair

Sa naissance qui plie

Il hurlera des nues en céramique

Il hurlera sa vie entière

_ Mais pour le moment tu t’ignores_

Il hurlera des vierges défoncées

Dans des tons baveux

Putain le mec il sort de terre

Des cranes en or pâle et en bleu

Des palettes de femmes chamottes à hurler

_ En bloc _

Mais pas dans son appartement

D’où il vient

Mais pas dans son appartement car

C’est de là qu’il peut hurler

Pardon my French

LPI 7

« Que trouvons-nous derrière ce vilain titre en anglais ? Des histoires de pigeons (humains & animaux). Un solstice d’hiver. Une télé sans le son. Plein de scènes de café. Paul Gégauff et Bertrand Cantat. Des rêves érotiques qui font à peine bander. Dan Fante et Ezra Pound. Playmobils & Legos. Un tueur professionnel qui s’essaye au dessin. Une terrasse en Saône-et-Loire. Un magicien « vu à la tévé » incapable de réussir le moindre tour de passe-passe. Des femmes & des lectures (nombreuses). Des souvenirs de prison, de stade & de ferry. Un méchant petit poème sur Jean-Pierre Siméon. N’en jetez plus… » F.H.

 Quelques critiques :

« Un niveau d’anglais très pauvre. Un français guère meilleur. » (Renaud Camus)

 « Niveau lyrisme : zéro. Ni souffle, ni écharpe. » (André Velter)

 « (…) J’aime les losers, mais il y a des limites. » (Marc Lambron – académicien rock)

Rencontre avec Frédérick Houdaer

LPI 10La récente publication aux Éditions du Pédalo Ivre de Rédemptions ordinaires, le dernier livre de Gilles Farcet, m’a donné envie de prendre le train pour Lyon afin d’y rencontrer son éditeur. L’occasion pour moi de passer quelques heures chaleureuses en compagnie de Frédérick Houdaer, le directeur de la collection poésie. Poète, auteur de polars, lecteur vorace hanté par les œuvres de Richard Brautigan, de Céline, de Bukowski ou de Tristan Corbière, Frédérick est aussi le créateur d’un Cabaret Poétique qui accueille mensuellement une centaine de personnes. Un véritable exploit si l’on songe aux tirages confidentiels des poètes contemporains. Dans la première partie de cet entretien, il sera question du métier d’éditeur, de l’état de la poésie française et de la différence radicale qui sépare un poème d’un discours… Comme toute première partie qui se respecte, celle-ci est suivie d’une seconde. Cliquez ICI pour y accéder.

Frédéric Blanc: Cher Frédérick, peux tu te présenter en quelques mots ?

Frédérick Houdaer: Avant d’être un écrivain ou un éditeur, je suis et reste un lecteur…

F.B. : En tant que lecteur, quels sont tes goûts littéraires ?

Frédérick Houdaer: En matière de lecture, je suis boulimique et omnivore… Éclectique si tuLe pédalo Ivre 3 veux. Quand j’ai commencé à lire de la poésie, je me suis très vite intéressé à toutes les familles de poètes. Il n’est, par exemple, pas rare que je lise Charles Bukowski et Philippe Jaccottet dans la même journée. Beaucoup de journalistes à qui j’ai dit ça ont cru que c’était une boutade. Pas du tout ! Je profite même de cette interview pour dire que j’aime beaucoup Philippe Jaccottet. Même s’il n’a, à priori, pas le profil pour me plaire, j’ai énormément de respect pour son travail de traducteur et de poète. Je l’ai d’ailleurs croisé l’autre jour sur le marché de Grignan. J’avais complètement oublié qu’il habitait là. Je venais acheter des olives. Lui, il regardait les poireaux… Ça m’a fait un choc de le voir soudain devant moi. Voilà, tu as ton scoop. J’ai fait mon coming-out à propos de Jaccottet.

F.B. : Dis-moi un peu quel genre d’écrivain tu es…

Le pédalo Ivre 6Frédérick Houdaer: En tant qu’écrivain, j’appartiens à la famille des autodidactes… Ce mot ne désigne pas forcément quelqu’un qui n’a jamais posé son cul sur les bancs de l’université. Cela veut simplement dire qu’on a pas fait d’études littéraires… Beaucoup de mes auteurs favoris sont dans ce cas. Un certain nombre d’entre eux ont été médecin. C’est le cas de Rabelais, de Tchekov, de Céline bien sûr… Gilles Farcet a eu un cursus beaucoup plus classique. Heureusement, pour lui (et pour nous!), il a très vite dérapé… Je suis devenu auteur de polar à 29 ans. J’ai publié une petite dizaine de romans chez des éditeurs très variés. Ça va du Serpent à Plumes, dans un genre très littéraire, à Gérard de Villiers dans un genre… très différent… Et puis j’ai changé de cap. Ça s’est passé il y a une grosse dizaine d’années, à la faveur d’une résidence d’auteur à Montréal… J’ai soudain basculé dans la poésie. C’était inattendu. Je n’avais jamais pratiqué ce genre. J’avais toujours lu de la poésie, sans en écrire. Même à l’adolescence ! Quand j’avais 16 ans, je n’écrivais pas de mauvais poèmes mais de mauvais romans… Il a suffit d’une matinée pour tout bouleverser. Tout ce que j’écris depuis résulte des choix que j’ai faits à ce moment là. En tant que poète, je me suis par exemple promis d’employer un vocabulaire assez pauvre. Paradoxalement beaucoup plus pauvre que celui que j’employais dans mes polars… Je me suis également posé des questions concernant la présence ou l’absence de titre, de ponctuation, de retour à la ligne… Ce sont des questions simples mais auxquelles il faut apporter des réponses précises. Pour être auteur, il faut commencer par faire des choix. Mon premier recueil (celui que j’ai écrit à Montréal) a été publié assez rapidement. Le livre a reçu un bon accueil. L’effet de surprise. J’étais « l’auteur de polars qui écrivait de la poésie »… Bon, les années passent, les recueils se suivent. Sans la moindre subvention, je finis par créer un cabaret poétique à Lyon qui réunit cent personnes tous les mois. Un vrai succès. En parallèle, je me lance dans l’édition. Je commence par diriger une collection de romans francophones chez un petit éditeur avant de me voir offrir la possibilité de créer une collection poésie aux éditions du Pédalo Ivre.

F.B. : Justement, parles-moi un peu des Éditions du Pédalo Ivre…

Le pédalo Ivre 4Frédérick Houdaer: Les Editions du Pédalo Ivre ont été fondées il y a quatre ou cinq ans par mon ami Jean-Marc Luquet. Au départ, il ne s’agit pas du tout une maison d’édition littéraire. Avant que Jean-Marc ne me propose d’héberger une collection de poésie, Le Pédalo Ivre publiait exclusivement des ouvrages sur la décroissance et la désindustrialisation… J’ai fait le coucou dans le Pédalo Ivre. Le coucou est rapidement devenu très gros. Maintenant il prend pas mal de place ! (rires) Concrètement cela veut dire que la maison est beaucoup plus connue pour sa collection de poésie (une quinzaine de titres en trois ans, c’est plutôt pas mal. Merci Jean-Marc !) que pour ses publications à thématique sociale et économique. Aujourd’hui, notre collection de poésie est très repérée. Cet engouement m’étonne un peu… Je dirais que la « notoriété » dont elle bénéficie est disproportionnée par rapport à sa taille réelle.

F.B. : Quelles qualités faut-il posséder pour être un bon éditeur ?

Frédérick Houdaer: Pour s’occuper d’une maison de poésie, il faut commencer par avoir une LPI7vraie ligne éditoriale. Autrement dit une vision. Je m’excuse d’employer ce genre de grands mots. J’ai plutôt tendance à m’en méfier. Je vais essayer de ne de plus le refaire. Promis ! (rires) Ce que je veux dire, c’est qu’on ne dirige pas une collection de poésie pour publier les copains. Ça n’a aucun intérêt. Comme je le répète à tout bout de champ, être éditeur de poésie ça consiste à ne pas gagner un euro et à dire souvent « non » aux copains ou copines.

F.B. : Sur quels critères te bases-tu pour choisir les auteurs que tu publies au Pédalo Ivre ?

LPI8Frédérick Houdaer: Les auteurs que j’ai publiés au Pédalo Ivre ont un certain nombre de points communs. Ils partagent un certains nombre de références. Les noms de Richard Brautingan et de Charles Bukowski leurs sont par exemple extrêmement familiers. Stylistiquement parlant, ils appartiennent un peu à la même famille. La poésie qu’ils écrivent est en général assez narrative. Pour certains critiques c’est un gros mot ! Leurs poèmes osent raconter quelque chose. Ils prennent le lecteur à parti. Ils s’adressent à lui de manière directe, sensible et généreuse. Mon mètre étalon : la première phrase de Moby Dick: “Call me Ishmaël”. Ça, c’est une adresse au lecteur ! Il y a beaucoup de formes de poésie qui ne sont même pas faites pour être lues. Ce sont des jeux de langage artificiels à la limite de l’autisme qui ne s’adressent en aucune façon au lecteur. Ce mépris là, parce que j’appelle ça un mépris, n’a pas sa place au Pédalo Ivre… La poésie que nous publions fait également place à l’humour. Maintenant que j’y réfléchis, elle fait place à énormément de choses… J’aime la poésie qui ne s’interdit rien.

F.B. : En gros, tu publies des gens qui te ressemblent…

Frédérick Houdaer: Je sais que ça sonne comme un cliché, mais chaque livre que je publie est 12901550_975221302559723_8177066321039308510_oune aventure humaine. Chacun d’eux correspond à une vraie rencontre. Je ne veux plus travailler avec des poètes dont je trouverais le style brillant mais avec lesquels je n’aurais pas envie de boire un café… C’est arrivé une ou deux fois. C’est fini. Au départ, je ne prenais pas forcément la peine de rencontrer tous les auteurs que je publiais. J’ai totalement changé d’avis. Comme je l’ai dit, ce travail ne me fait pas gagner un euro. Je veux au moins qu’il ait du sens. Je ne m’attends pas forcément à nouer une grande histoire d’amitié avec chacun de « mes » auteurs. Il faut cependant que nous ayons un minimum d’affinités… (silence)… Le Pédalo Ivre me donne la possibilité de réunir une famille d’auteurs dans une espèce de petite auberge espagnole. Le résultat est intéressant, cohérent. Je crois qu’il y a des personnes qui aiment vraiment le Pédalo Ivre et d’autres qui le détestent. Le plus beau, c’est que c’est réciproque. La vie est tout de même bien faite, non ?

F.B. : Je vais oser une question tarte à la crème. C’est quoi la poésie ?

hqdefaultFrédérick Houdaer: C’est une question qu’on n’arrête pas de me poser. Des définitions, je pourrais t’en sortir au moins une dizaine… Des petites phrases futées qui claquent bien et qui t’en mettent plein la vue… Au final, la réponse qui m’a le plus marquée est celle de Serge Pey. Serge est un poète que j’admire énormément. Il était interrogé par un journaliste qui n’entendait strictement rien à la poésie. Serge était assez énervé et il était à deux doigts de mettre une claque au gars. Il lui a finalement répondu qu’au lieu d’essayer de lui expliquer ce qu’était la poésie, il allait lui dire ce qu’elle n’était pas. Ça tenait en une phrase : « La poésie c’est ni le bavardage, ni le discours. » Pour moi ça a été une révélation. C’est une définition à laquelle je reviens régulièrement.

F.B. : Le bavardage, je vois à peu près ce que c’est. Mais qu’est-ce tu appelles le discours ?

Frédérick Houdaer: C’est une question qui mérite vraiment d’être posée. Le discours est uneLPI mécanique qui tourne à vide. En lui même, le discours peut être intéressant. Il peut être au point. Certains sont même remarquables de subtilité. Il n’en reste pas moins qu’ils sont sans âme. Leurs auteurs ne s’y impliquent pas le moins du monde. Ils ne courent aucun risque. On pense bien entendu au discours politique. Mais c’est presque trop facile… Le discours politique, c’est la caricature de la caricature. On est dans la com pure. Personne n’est vraiment dupe. Le discours culturel est beaucoup plus insidieux. J’en ai pris conscience il y a quelques années lors d’une résidence d’auteur dans un musée d’art contemporain. Les œuvres présentées n’existaient pas vraiment en tant que telles. Elles reposaient exclusivement sur un discours. C’était exemplaire de fumisterie.

F.B. : Quel regard portes-tu sur la poésie française de ce début du XXIème siècle ?

LPI 7Frédérick Houdaer: Pour être franc, je crois que dans le domaine de la poésie, il y a tout à faire ou à refaire en France. Le petit, le tout petit milieu, de la poésie est actuellement noyauté par une clique de mandarins fadasses. Tant qu’ils resteront aux commandes, la poésie française continuera à sentir le renfermé. Comme le formule Whitman : « le cadavre continue d’obstruer le passage. » Dans la poésie officielle, il y a beaucoup de choses qui sont d’une tiédeur écœurante. Il y a encore quarante ou cinquante ans, les choses étaient très différentes. Si tu lis Les oiseaux Mohicans de Daniel Biga, un excellent recueil parut en 1969 (l’année de ma naissance!), tu hallucines. On est très très loin de tous ces poètes de la CAMIF qui font du sous-Eluard… sous eux. Il y a eu régression. Je ne comprends pas vraiment pourquoi. Nous manquons certainement pas de bons poètes aujourd’hui. Il y en a autant que dans les années 60. Alors ? Tout ce que je sais, c’est que depuis 30 ans l’université française à joué un sale rôle dans l’affaire.

F.B. : C’est à dire ?

Frédérick Houdaer: Ce n’est pas un sujet sur lequel j’ai spécialement envie de m’attarder. hqdefault (1)Disons simplement que l’université française a prétendu que la création allait se faire exclusivement dans son sein… Elle est là l’escroquerie principale ! Au Québec, l’université n’a pas du tout la même politique. Elle permet à des autodidactes intégraux de venir enseigner dans ses murs. On n’imagine pas la Sorbonne demander à Jean Genet de donner des cours. Hubert Selby Jr., lui, a pu animer des ateliers dans une fac américaine… Mon rapport à la poésie a toujours été profondément démocratique. C’est peut être le seul domaine dans lequel je le suis vraiment. Il est évident que la poésie se fait dans la rue, dans les bars, les HLM et le métro… Je ne veux pas non plus tomber dans la démagogie. Nous sommes peut être tous des poètes mais nous ne sommes pas tous prêts à passer des milliers d’heures à gribouiller dans notre cuisine. En même temps, il n’est pas nécessaire d’avoir une agrégation ou un doctorat pour se lancer. « Just do it ! » C’est une phrase que j’ai souvent entendu de la part des poètes québecois.

F.B. : Revenons à la situation de la poésie dans la société actuelle. Comment expliques-tu son maigre succès ?

Les amours jaunes de Tristan Corbière par F. HoudaerFrédérick Houdaer: C’est vrai que la poésie est complètement sortie des écrans radars. Il faut voir jusqu’à quel point ! J’ai été journaliste. Je sais de quoi je parle ! Autrefois on parlait de poésie dans les grands journaux. Elle intéressait les critiques littéraires. Elle suscitait des enthousiasmes, des polémiques, des controverses… Elle était vraiment intégrée à la vie quotidienne. Aujourd’hui, c’est à peine si on en parle dans les revues spécialisées. L’une des raisons de cette désaffection, c’est qu’on ne peut pas gagner d’argent avec la poésie. Imposible de spéculer dessus. J’ai la chance de m’occuper d’un rendez-vous poétique qui attire beaucoup de monde. Ceci dit, on est obligé de garder un minimum d’intimité pour que ça marche. Pour moi, cent personnes c’est le maximum. Je ne pense pas qu’on pourrait faire la même chose dans un stade de foot.

F.B. : Tu te résous donc à rester dans un relatif anonymat ?

Frédérick Houdaer: Pas vraiment. Au fond, je suis très confiant dans l’avenir de la poésie. Je Frédéric Houadersuis convaincu que les habitudes de lecture vont changer et que dans dix ou quinze ans les recueils de poésie connaîtront un succès beaucoup plus importants. A mesure que les choses iront plus mal le besoin de poésie se fera plus pressant… Maintenant, c’est vrai qu’il y a tout un travail pédagogique à faire… C’est un très gros chantier. Beaucoup de gens ont totalement perdu contact avec la poésie. Certains en sont même venus à la haïr… Elle leur rappelle souvent des moments d’ennui mortel à l’école. Les quelques rares personnes qui ont eu la chance d’avoir de bons enseignants se sont la plupart du temps enkystées dans une certaine forme le plus souvent issue du XIXème siècle. Comme cette forme est parfaite et indépassable (Les fleurs du mal par exemple…), elles ne sont pas forcément prêtes à s’ouvrir à d’autres styles… Nous devons donc sensibiliser le public à notre travail. Bien sûr, si mes chers amis de la presse culturelle s’obstinent à passer la poésie sous silence on arrivera à rien. Idem pour les libraires. Beaucoup de librairies ne défendent pas du tout la poésie. Pire, ils n’en lisent pas !

N.B. Toutes les photos qui illustrent cet articles ont été piquées sur Google Image.

Le pédalo ivre 2

Ming Shan 明山

logoUn an après notre première interview (cliquez ICI), j’ai eu la grande joie de croiser à nouveau Fabrice Jordan à Paris. Ce nouvel entretien portera sur la construction, dans le village suisse de Bullet, d’un centre culturel taoïste baptisé Ming Shan. Cela fait cinq ans que Fabrice travaille à la mise en œuvre de ce projet unique en Europe. Les photos 2, 6 et 7 sont l’oeuvre de Cédric Bregnard.

Frédéric Blanc: Depuis 2011, tu te consacres donc corps et âme à la construction de Ming Shan, un centre dédié au taoïsme, à la culture chinoise, au dialogue interculturel et inter spirituel. Quelles sont les raisons qui t’ont poussé à de te lancer dans un projet aussi improbable ?

Fabrice Jordan: Fonder et animer un lieu qui puisse servir au développement de l’humain est Ming Shan 10un désir que je porte en moi depuis très longtemps. J’y pensais déjà longtemps avant de rencontrer le taoïsme. Pour ce qui est de Ming Shan, notre intention de départ était de fonder un lieu qui permette de se relier à la dimension verticale. Dans notre esprit, il s’agit d’un lieu ressource, qui restera ouvert en permanence. On pourra y accéder à tout moment… Ming Shan sera comme un phare qui reste continuellement allumé d’un bout à l’autre de l’année. Nous avons également la motivation de mieux faire connaître la tradition Taoïste en Suisse et en Europe francophone. Le Taoïsme y est très présent tout en restant invisible en tant que tel. Il n’est souvent connu que par le biais deses branches (le Yang Sheng, le Tai Ji, le Yi Jing, le Ba Zi, la médecine chinoise traditionnelle, la diététique sans parler des textes classiques…), sans que celles-ci soient forcément reliées au tronc commun de la tradition taoïste. Peu de personnes prennent vraiment la mesure de sa profondeur et de son immense richesse. C’est l’une des raisons qui nous ont donné envie de fonder ce lieu. Nous voudrions pouvoir présenter les différentes facettes de la culture taoïste en un seul lieu.

F. B.: Dans quelles circonstances ce projet a-t-il vu le jour ?

Fabrice Jordan: Ce projet a vu lors d’une visite de mon maître en Suisse. Nous étions en train de parler de manière informelle sur ma terrasse lorsque cette idée nous est venue. Ce fut l’une de ces petites intuitions fulgurantes qui vous viennent en une fraction de seconde et qui demandent ensuite des années d’efforts pour être transposées dans le réel. Bon, mais là je ne te raconte que la surface des choses. La vérité c’est que j’ai l’impression que Ming Shan possède une vie et une volonté qui lui sont propres. J’ai le sentiment qu’il ou elle a envie de surgir de terre « ainsi, par lui-même ». Zi Ran 自然, naturellement, comme on dirait dans le taoïsme. Il ou elle a vraiment envie d’exister. Notre boulot consiste donc plutôt à déblayer tout ce qui pourrait faire obstacle à sa naissance et à créer ensuite l’espace nécessaire à sa croissance.

F. B.: Pourquoi avoir baptisé votre centre Ming Shan ? Quelle est la signification de ce nom ?

Ming Shan 15Fabrice Jordan: Nous voulions que ce centre ait son nom propre, un peu comme une personne bien individuée, existant pour elle-même. Ming Shan doit être plus vaste que les individus qui l’aident à naître et dans une certaine mesure, indépendant d’eux. Nous avons choisi de lui donner un nom chinois parce qu’il nous semblait important d’assumer notre identité taoïste. Il nous fallait aussi un nom, qui malgré sa consonance chinoise, puisse se prononcer assez facilement dans toutes les langues. Ming Shan est un nom difficile à traduire. Les idéogrammes chinois ressemblent plus à des tableaux qu’à des lettres. Les personnes qui les voient vont toutes les comprendre de manière légèrement différente. Pour faire simple, Shan , c’est la montagne. La signification de l’idéogramme Ming est un peu plus complexe. Il renvoie simultanément au soleil (à gauche) et à la lune (à droite). Cela évoque d’emblée l’idée de lumière : une lumière qui n’est pas seulement claire et limpide, mais également plus sombre et mystérieuse. C’est ce que symbolise la lune par rapport au soleil. J’aime bien ça, car la volonté de ne développer que le côté lumineux me gonfle. Je trouve qu’une voie de croissance adulte doit également intégrer toutes les nuances de l’ombre… Si je cherche l’idéogramme Mingun dictionnaire chinois je vais trouver une quinzaine de traductions différentes. Elles pointent cependant toutes plus ou moins dans la même direction… C’est comme un regard qui observe la même chose sous des angles différents : lumière, clarté, vision, briller, éclairer, rayonner, éveil, discernement, intelligence, clairvoyance, œil, restaurer l’éclat de sa vertu naturelle, perception de l’imperceptible, monde des vivants par opposition au royaume des morts, etc. Ming est également le terme qui signifie « éveil » ou « illumination » en chinois. Comme tu peux le constater, il y aurait donc de nombreuses manières de traduire Ming Shan en français. Nous préférons ne pas le traduire et laisser l’énergie du nom agir par elle-même, sans passer par le mental.

F. B.: Peux-tu nous décrire Ming Shan un peu plus en détail ?

Fabrice Jordan: L’axe de Ming Shan, c’est le temple. Tout le reste va se structurer autour de lui. Le reste en question se compose de trois salles de pratique (dont la plus grande mesure environ 220 mètres carrés), d’une bibliothèque, d’une petite boutique qui proposera du matériel de pratique, d’un accueil, d’un cabinet médical et d’une cafétéria. Il y aura également un certain nombre de chambres. De quoi loger une trentaine de personnes sur place. Il y a par ailleurs une possibilité d’extension ultérieure. Tu as maintenant une idée de ce à quoi va ressembler le lieu. Le plus important est cependant de savoir ce que nous allons en faire. Personnellement, j’aimerais beaucoup que Ming Shan devienne un lieu de rayonnement et d’expérimentation… Un lieu qui permette de se relier à la dimension verticale tout en restant pleinement enraciné dans la dimension horizontale. Je pense que Ming Shan sera un lieu très créatif… Je l’espère en tout cas…

F. B.: Peux-tu nous donner une idée du genre d’activités qui y seront organisées ?

Fabrice Jordan: Contrairement à ce qui se passe dans la majorité des temples chinois, Ming 10306738_912431625491894_3628123993117202577_nShan ne sera pas centré autour de l’enseignement d’une seule lignée ou d’un maître en particulier. Notre intention est d’y présenter la tradition taoïste dans toute son ampleur, sa richesse et sa diversité. Nous aimerions ainsi présenter une pluralité de points de vue, parfois contradictoires entre eux, en laissant les gens qui fréquenteront les cours libres de se faire leur propre opinion. Cela implique forcément la présence de plusieurs maîtres, femmes et hommes, que nous ferons venir régulièrement de Chine. Chacun d’eux représentera une branche spécifique du taoïsme ou une lignée régionale ou familiale. Certains de ces maîtres seront des laïcs, d’autres seront issus de courants religieux. Nous sommes déjà entrés en contact avec une bonne partie des maîtres avec lesquels nous souhaitons travailler dans un premier temps. Notre réseau est donc en grande partie constitué.

F. B.: J’ai cru comprendre que Ming Shan serait également ouvert à des activités qui n’ont rien à voir avec le taoïsme.

Fabrice Jordan: Effectivement. Influencés par l’approche systémique, nous pensons qu’un système ne peut rester sain et vivant que s’il est ouvert vers l’extérieur et participe activement à des échanges. Nous allons consacrer 120 jours par an à des activités purement taoïstes. Certaines d’entre elles répondront à des besoins locaux et contemporains. Nous réservons par ailleurs 25 jours pour organiser des échanges avec d’autres écoles spirituelles. Le reste de l’année sera ouvert à d’autres partenariats. Nous aimerions intégrer des stages tournant autour de « l’horizontalité », comme la communication non violente, le Tarot, l’Imago, etc. Nous inviterons exclusivement des enseignants de premier plan qui sont représentatifs de leur technique ou de leur tradition. Il y aura également place pour des activités à caractère plus artistique. La continuité sera assurée par les activités du temple qui restera ouvert et continuera à fonctionner imperturbablement quoiqu’il arrive.

F. B.: Tu as parlé d’une bibliothèque. Quel rôle va-t-elle jouer dans vos activités ?

Fabrice Jordan: Parmi les parrains de Ming Shan se trouvent plusieurs universitaires très reconnus. Je pense en particulier à Catherine Despeux, à Vincent Goossaert, David Alexander Palmer ou encore à Fabrizio Pregadio. Avec leur aide, nous voudrions organiser des rencontres, des colloques internationaux et des séminaires. Nous envisageons également d’accueillir des étudiants en résidence. Ming Shan doit donc se doter d’une solide bibliothèque. Elle contiendra au minimum l’ensemble du canon taoïste. C’est déjà énorme ! Tout comme les trois monothéismes le taoïsme a ses propres livres sacrés. Mais alors que le judaïsme, le christianisme et islam se fondent sur un seul livre, le taoïsme se base sur un corpus de 5000 livres. Cela s’explique par le fait que le taoïsme est une spiritualité en mutation constante. C’est également une tradition qui a plus spontanément tendance à inclure qu’à exclure. Au fil des siècles, les taoïstes ont donc accepté d’intégrer dans leur canon les écrits de tous les maîtres authentiquement inspirés… La plupart de ces livres ne sont pas traduits en français. Dans quelques années, avec l’aide de la Fondation, nous aimerions créer une maison d’édition pour traduire et publier un certain nombre de ces textes de pratique. Certains sont magnifiques. Ils pourraient constituer des instruments de travail très utiles pour tous ceux qui souhaitent pénétrer plus profondément dans l’enseignement taoïste.

F. B.: C’est quoi cette histoire de cafétéria ?

Ming Shan 13Fabrice Jordan: Le temple fera office de Père symbolique. Pour mériter notre iso 9001 taoïste, il nous faut donc aussi une Mère symbolique. Figure-toi que je viens d’une famille italienne, où la dimension du partage s’est souvent concentrée autour d’une table et de différentes sortes de raviolis et autres polpette. La cafétéria appartiendra donc à cette dimension horizontale à laquelle nous souhaitons faire toute sa place. Ce sera un lieu de détente, avec une cheminée. Le soir on pourra se rassembler autour du feu. Il n’est pas impossible qu’on sorte de temps en temps une guitare… La fonction de la cafétéria sera d’équilibrer le sérieux et le silence du temple en apportant, avec beaucoup de cœur, une nourriture sur un plan plus physique. La cafétéria sera dirigée par une cuisinière très douée. Elle sait travailler les aliments non seulement dans leur aspect matériel mais aussi subtil ; je veux perler la dimension du Qi. La cafétéria pourra ainsi être au service du projet global de Ming Shan. Ses portes seront bien sûr ouvertes aux stagiaires mais aussi aux villageois et aux touristes qui en feront la demande. Je le répète, Ming Shan n’a pas vocation à être un lieu clos. Enfin, la diététique fait partie intégrante de l’enseignement taoïste. Comme nous allons y organiser des ateliers, la cafétéria servira ce type d’enseignement de manière très concrète. Elle nous pourra également nous fournir des ingrédients de pratique lors de certains séminaires spécifiques.

F. B.: Et que vient faire un cabinet médical dans un centre spirituel ?

Fabrice Jordan: Comme tous les autres arts évoqués plus haut, la médecine traditionnelle chinoise puise ses racines dans le taoïsme. Il est donc naturel qu’elle trouve une place dans notre centre. Comme tu le sais, le Taoïsme ne fait pas de séparation entre le corps et l’esprit ni entre le domaine de la santé et le domaine spirituel. A ses yeux, chacun de ces domaines dépend dans une certaine mesure de l’autre. Disposer d’un cabinet médical nous permettra d’aider nos visiteurs et nos stagiaires de manière plus globale. Cela permettra également à certains maîtres d’exposer des enseignements dans un cadre adéquat. Je pense particulièrement à ceux qui tournent autour du soin. Nous serons ainsi en mesure de proposer à chacun des entretiens spirituels, des soins médicaux, une pratique physique ainsi qu’une diététique appropriée. Ce cabinet médical est aussi une occasion pour nous de mieux nous intégrer à la vie de la commune. Si la nécessité s’en fait sentir, nous prévoyons en effet de donner quelques consultations de médecine générale aux habitants du village.

F. B.: Nous avons jusqu’ici parlé du projet. Où en êtes-vous de sa réalisation ? Avez-vous déjà commencé à construire ?

Fabrice Jordan: Non, nous n’avons pas encore commencé à construire. A l’heure où nous Ming Shan 2parlons, le financement est assuré. Nous avons obtenu un grand soutien de la commune et de la région. Nous en sommes à l’étape ultime avant le feu vert : présenter le projet aux politiques du canton pour être sûr que le projet entre dans le cadre légal et puisse également servir la population en termes de santé publique et de prévention. Cela peut sembler du temps perdu à certains, mais nous avons déployés beaucoup d’efforts pour constituer un réseau local, en plus de notre réseau chinois. Nous voulons pouvoir être compris et accepté localement. Cela demande du temps bien sûr, mais nous pensons qu’à long terme, ce travail servira Ming Shan, même s’il entraîne une inertie initiale.

F. B.: Les autorités suisses soutiennent votre projet ???

Fabrice Jordan: J’ai moi-même du mal à y croire ! Ming Shan est tellement atypique que nous avons mis longtemps avant de les contacter. Contre toute attente, les autorités régionales se sont montrées très intéressées par le projet. Elles ont réalisé que l’existence de ce centre pourrait s’avérer bénéfique pour l’ensemble de la région. Le village dans lequel va s’élever notre centre est l’une de ces futures anciennes stations de ski de moyenne altitude qui souffrent de l’absence de neige. Il doit s’inventer un nouvel avenir. La région, quant à elle, reçoit chaque année une quinzaine de délégations d’hommes d’affaires chinois à la recherche d’un terrain pour y installer leur entreprise. Au final, la plupart vont s’installer sur les bords du lac Léman, qui est une région plus attractive. Le fait d’avoir un centre comme le nôtre à proximité pourrait changer la donne pour la région en lui donnant une carte affective à jouer. Les chinois se montrent très sensibles à leur culture et aux services qu’un lieu tel que Ming Shan peut leur offrir localement. C’est la raison pour laquelle les autorités de la région soutiennent notre projet. C’est une « win-win situation ». Chacune des parties en présence a un intérêt différent mais il finit par converger avec celui des autres.

F. B.: Qu’en est-il des habitants du village ? Savez-vous ce qu’ils pensent de votre venue ?

Ming Shan 1Fabrice Jordan: Nous n’avons évidemment pas eu l’occasion de nous entretenir avec chacun des habitants du village mais je peux affirmer que le projet est globalement bien perçu par la population locale. Nous en avons même eu une confirmation assez spectaculaire. En Suisse, quand on dépose les plans de construction d’un bâtiment à la mairie on procède à ce qu’on appelle « une mise à l’enquête ». Pendant un mois, tous les habitants de la commune peuvent consulter tes plans et faire opposition au projet. Ming Shan est un très gros chantier. Mis bout à bout, les plans de l’édifice font 75 mètres de long… Nous demandions des dérogations exceptionnelles par rapport au règlement communal. En dépit de tout cela nous n’avons pas eu la moindre opposition. Notre architecte en rigole encore. La dernière fois que je l’ai vu, il me disait : « à chaque fois que je construis un chalet ou une petite maison j’ai au minimum deux ou trois oppositions. Et vous, vous vous pointez avec cet incroyable projet de temple taoïste et personne ne trouve rien à y redire. C’est vraiment incroyable ! » (rires)

F. B.: Profondément enracinée dans la culture chinoise, la tradition Taoïste reste incompréhensible à la plupart des occidentaux. Penses-tu vraiment qu’une initiative comme Ming Shan soit susceptible d’intéresser beaucoup de monde ?

Fabrice Jordan: Si nous voulons diffuser le taoïsme en Occident nous allons effectivement Ming Shan 11devoir faire un gros effort de traduction et d’adaptation. Nous devrons bien sûr présenter la tradition pour ce qu’elle est mais nous devrons également être capables de l’utiliser pour répondre à des besoins contemporains en faisant attention à ne pas la dénaturer. Le rôle de Ming Shan est précisément de bâtir des ponts entre deux cultures très différentes. Cette démarche nécessaire est cependant périlleuse. A trop vouloir adapter une tradition on peut finir par la trahir. Nous réfléchirons à ces questions épineuses avec tous les maîtres taoïstes que nous allons recevoir. Je pense cependant que la période actuelle est particulièrement favorable à l’émergence du taoïsme. L’éclosion du bouddhisme en Occident dans les années 60/70 a coïncidé avec la transition d’une forme de société traditionnelle vers une société rationnelle. Le bouddhisme, par exemple, a parfaitement répondu aux besoins de cette nouvelle forme de rapport au monde. Nous sommes aujourd’hui en train de buter sur les limites et les excès de la rationalité. Nous assistons au passage d’un paradigme rationaliste, matérialiste et individualiste à une vision plus globale et collective comme le montre le grand succès du film « Demain ». En raison de son esprit profondément systémique, le taoïsme est très adapté à ce nouveau contexte. Il peut nous aider à relever les grands défis auxquels nous avons à faire face aujourd’hui. Prenons un exemple : malgré tous les apports de la modernité et de la pensée rationnelle, l’égalité homme/femme n’est toujours pas acquise dans notre société. On peut notamment le constater par le fait que, dans les entreprises, les femmes continuent en moyenne à être payées environ 20% de moins que leurs collègues masculins. Or le taoïsme est justement une spiritualité fondée sur l’équilibre du masculin et du féminin (en termes symboliques, du yin et du yang). L’idée générale véhiculée par le modèle taoïste c’est que féminin et masculin sont totalement égaux tout en étant pas équivalents. Il y a l’idée d’une complémentarité et d’une interdépendance mais sans mélange des genres. L’étude approfondie des implications de ce concept pourtant si galvaudé permettrait de sortir de l’ornière de cette lutte incessante qui oppose les reliques du patriarcat à des mouvements féministes indispensables mais souvent réactifs et donc peu constructifs. Le tout étant vécu le plus souvent dans une énergie animale au détriment du développement de l’Humain, sans même parler de spiritualité…Ceci est théorique bien sûr, mais dans la réalité, la plus haute autorité spirituelle du taoïsme est actuellement une femme. Il y a donc une adéquation entre le modèle et sa manifestation, sachant bien entendu que les hommes ne sont pas mis sur le carreau. Le taoïsme a également beaucoup de choses à nous apprendre en matière Ming Shan 7d’écologie. Je ne pense pas être très original en disant que l’exploitation non régulée des ressources naturelles et la pollution sous toutes ses formes constituent aujourd’hui un problème majeur pour l’ensemble de l’humanité. Si nous n’y apportons pas de réponse, nous ne serons bientôt plus là pour en débattre. Il se trouve que cette thématique est présente dans le taoïsme depuis des millénaires. Elle y est abordée de manière souple, douce et non militante. Le taoïsme fait prendre conscience au pratiquant de ses rapports à la nature et par extension à sa Nature. Il lui enseigne qu’il est impossible d’atteindre une harmonie complète du paysage intérieur en faisant fi du paysage extérieur. Le taoïsme parle évidemment d’une écologie qui dépasse le cadre de ce que l’on nomme écologie dans le cadre politique. Il en englobe néanmoins la définition. Enfin, et c’est peut-être le plus important, le taoïsme remet les gens dans leurs corps. Ce faisant, il rétablit un équilibre global de la personne qui se répercute inévitablement dans sa manière d’interagir avec son environnement au sens large du terme. Le taoïsme est donc une spiritualité adaptée à notre époque. Je suis convaincu qu’au cours des cinquante prochaines années, il connaîtra une diffusion très large. Cela ne signifie évidemment pas que sa valeur intrinsèque soit supérieure à celle des autres courants spirituels. C’est simplement une question de timing. Il viendra aussi un temps où le message du taoïsme sera moins nécessaire aux conditions du moment, et nous verrons alors l’émergence, espérons-le, d’une autre spiritualité capable de répondre à ces conditions. Ce sera peut-être un christianisme renouvelé ou réinsufflé, va savoir ! Ce que nous faisons aujourd’hui aurait été impossible il y a seulement dix ans. La valeur du taoïsme était pourtant la même. Seul le contexte lui était moins favorable.

F. B.: Quels sont vos rapports avec le gouvernement chinois ?

Fabrice Jordan: Pour des raisons pratiques évidentes, les autorités chinoises sont un élément dont nous avons à tenir compte. A un niveau plus profond, il serait incohérent de vouloir créer un centre intégratif qui exclue d’emblée certains éléments du tableau. Ceci dit, nous sommes fidèles à nos valeurs et il n’est pas question de faire de la politique à Ming Shan.

F. B.: Il me paraît difficile de croire que le gouvernement chinois ne va pas essayer d’influer sur la programmation de votre centre. Il est par exemple peu probable qu’il vous laisse inviter des lamas tibétains.

Fabrice Jordan: Tu soulèves là un point important. La garantie de notre indépendance résideMing Shan 5 dans le fait que le financement du centre va être exclusivement suisse. Il n’est pas impossible que nous recevions ponctuellement des donations de la part de certains temples chinois mais nous ne toucherons aucune aide du gouvernement chinois. Ming Shan est une initiative strictement privée. Nous nous sentirons donc libre d’inviter des représentants de toutes les traditions spirituelles y compris des maîtres tibétains. Le bouddhisme tibétain est une tradition passionnante. Ceci dit, je pense qu’il y a une manière d’inviter les gens sans en faire un acte de militantisme agressif. Si nous le faisons, nous le ferons de manière simple et naturelle. Sans créer de vagues inutiles, mais en assumant également nos choix le cas échéant. A l’heure actuelle, nos relations avec les fonctionnaires de l’ambassade de Chine en Suisse sont bonnes, mais il n’y a pas de contact régulier. Comme avec tous nos autres partenaires, nous avons fait en sorte de nous présenter, d’expliquer le projet. Je crois qu’ils ont compris l’intérêt qu’ils pouvaient tirer de notre initiative. Aujourd’hui, beaucoup d’occidentaux ne connaissent la Chine qu’au travers de son aspect économique. On la voit donc souvent comme un ennemi particulièrement puissant et menaçant. Elle peut faire peur. En faisant connaître un visage plus profond et apaisant de la Chine, nous servons donc ses intérêts, mais sans jamais avoir particulièrement cherché à plaire à ses dirigeants. De notre côté nous avons besoin d’être si possible en bons termes avec l’administration chinoise pour pouvoir faire venir régulièrement des maîtres en occident et donc servir le taoïsme. Comme je l’ai dit, Ming Shan est un projet intégratif, qui vise à créer des ponts. Il ne suffit pas de poser un beau discours, il faut aussi pouvoir montrer la cohérence de ce discours et son adéquation avec nos actes et comportements. Il est très facile de s’entendre avec des gens avec qui on s’entend déjà… C’est beaucoup plus difficile de se comprendre quand les différences culturelles, parfois très profondes, s’interposent en créant un filtre qui rend les rapports difficiles. On le voit de manière cruelle aujourd’hui. Pas besoin de détailler je pense. Notre rôle est précisément de tisser des ponts pour apprendre à nous connaître et diminuer nos peurs. Si nous ne le faisons pas, que ce soit en esquivant la relation ou pour des raisons idéologiques, nous ne remplissons pas notre rôle. Nous n’avons pas l’intention d’esquiver quoi que ce soit.

F. B.: A l’époque de la révolution culturelle, les taoïstes faisaient partie des cibles privilégiées du régime. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Ming Shan 12Fabrice Jordan: La Chine est aujourd’hui l’une des premières puissances du monde. Leur extraordinaire essor économique a eu un gros impact sur la situation politique du pays. Les chinois commencent à retrouver une forme de fierté nationale. Ils osent à nouveau assumer leur héritage culturel. Ils s’emploient à restaurer et à valoriser leur patrimoine. Les taoïstes et les bouddhistes sont actuellement très bien vus par le gouvernement. Il leur accorde régulièrement des subventions pour restaurer ou entretenir leurs temples. Récemment, on a même vu plusieurs ministres aller se prosterner devant des statues d’Immortels taoïstes. Ce n’est pas banal, surtout si l’on se souvient qu’ils appartiennent à un gouvernement qui, en théorie, reste communiste. Il ne faut cependant pas être naïf. Les autorités chinoises ont toujours eu très peur des grands mouvements de masse. Ils vont donc avoir tendance à encourager tout ce qui peut favoriser l’harmonie entre les individus et les groupes. Leur bienveillance pour le taoïsme relève donc aussi du pragmatisme. C’est une attitude très chinoise. Ceci dit, d’après ce que j’en sais, le gouvernement ne se mêle pas trop de la vie des temples. Il entretient d’étroites relations avec les associations faîtières du taoïsme mais, au fond, chaque temple gère ses affaires comme il l’entend.

F. B.: Passons à un sujet plus personnel. Peux-tu nous parler de la manière dont tu vis la construction de Ming Shan ?

Fabrice Jordan: Selon le taoïsme, construire un temple est la meilleure manière d’améliorer Ming Shan 14ton karma ou plutôt d’obtenir un « crédit karma » confortable. Je n’ai pas tout de suite compris le sens de cette phrase. Je trouvais ça plutôt amusant. Après cinq ans d’implication dans ce projet, je me rends mieux compte de quoi il retourne ! Ming Shan n’est pas juste un bâtiment qui sort de terre. A différents niveaux, ce projet met en œuvre des énergies très puissantes qu’il faut pouvoir accueillir et transformer… Pour commencer, un projet aussi important fait naître énormément de jalousies. A partir du moment où l’existence de ce lieu devient plus concrète chacun se demande comme il va se situer par rapport à lui. Le porteur du projet semble occuper une place privilégiée et ceux qui sont momentanément situés un peu plus en périphérie peuvent se sentir mis à l’écart. Je ne parle même pas de ceux qui ont ou avaient l’intention de construire quelque chose de similaire… Volontairement ou non, les gens ne voient souvent que la partie immergée de l’iceberg. Ce qu’elles préfèrent ne pas savoir, c’est qu’il y a énormément de travail derrière un tel projet… Des milliers d’heures de bénévolat. Le porteur du projet doit également assumer tous les échecs . Il est en première ligne et s’expose directement aux critiques et aux projections. Diriger la construction de Ming Shan m’a souvent obligé à sortir Fabricede ma zone de confort et à gérer au mieux des projections d’une force incroyable… Ming Shan est pour moi une formidable opportunité de voir et d’intégrer mon ombre. C’est un appel intarissable à la pratique. En ce sens, il est heureux que ce projet mette si longtemps à se réaliser. Ces années d’efforts ont été un temps de maturation et de transformation indispensable. Si l’on m’avait catapulté il y a cinq ans à la tête de Ming Shan ça aurait été une véritable catastrophe. Je n’étais pas prêt. En fin de compte, toutes les emmerdes, tous les retards, tous les échecs mais aussi toutes les chances et les bénédictions que nous avons rencontrés en chemin ont été porteurs d’un enseignement. De ce point de vue-là, le premier semestre 2015 a été particulièrement gratiné. Nous avons enchaîné emmerdes sur emmerdes sur emmerdes. Ça ne s’arrêtait plus. Je n’ai jamais été aussi en colère que pendant cette période… Nous avons heureusement su utiliser ces événements pour en tirer des leçons. La situation est actuellement beaucoup plus cool. L’équipe a une énergie très constructive. Profitons de l’accalmie ! En fait, faire émerger un centre comme Ming Shan est en soi un processus alchimique. J’espère que les épreuves que nous avons traversées seront utiles aux personnes qui fréquenteront notre centre. Ming Shan est un maître puissant et exigeant. Tous ceux qui participent à sa construction sont brassés de manière intense. La seule manière d’y répondre de manière constructive est de garder son axe et de purifier son cœur.

F. B.: J’imagine que Ming Shan a dû également avoir un impact non négligeable sur ta vie personnelle ?

Fabrice Jordan: Oui, Ming Shan a remodelé le paysage de mes relations « horizontales » de Ming Shan 8manière assez importante. En fait, ce genre d’engagement t’oblige à une certaine solitude. C’est difficile à décrire mais c’est comme ça que je le sens. Ce n’est pas forcément une solitude morbide et je ne sais même pas si on peut réellement parler de solitude. Mais quand on se met au service d’un tel projet, on est obligé de rendre des comptes et d’interagir avec des dimensions plus vastes que celles qui nous sont uniquement transmises par nos 5 sens. Cela implique parfois des décisions qui ne font pas plaisir à tout le monde, et qui ne peuvent pas toujours être expliquées rationnellement. Il faut donc être à même d’absorber un certain nombre de réactions de son entourage. Y compris des clashs et des départs quand il le faut. C’est un bon test pour la pratique. Je précise néanmoins que je me fie autant au comité de « sages » qui m’entoure, me soutient et me critique quand il le faut, qu’à cette autre dimension que je viens d’évoquer. L’équilibre des deux me semble le meilleur garde-fou contre les dérives de toutes sortes.

F. B.: Une fois que Ming Shan sera achevé, quel sera ton rôle au sein de ce centre ?

Fabrice Jordan: C’est une question à laquelle je ne peux pas encore répondre avec certitude. Pour le moment, je suis le bulldozer qui ouvre la voie, le gars un peu inconscient qui marche devant avec son bâton de pèlerin. J’ignore ce qui se passera ensuite… Je laisse les choses se faire. Je vais certainement travailler dans le cabinet médical. Il est également probable que j’aurai un rôle à jouer dans la gestion du lieu et la coordination des enseignements. Je fais confiance au destin. Lorsqu’il sera temps de décider, je prendrai la place la plus naturelle, et surtout celle qui peut le mieux servir le projet. Je suis de toute façon persuadé que les choses s’imposeront naturellement, par elles-mêmes, le moment venu. « Zi Ran ». En attendant, je ne me pose pas vraiment la question…

Ming Shan project

Le cœur des choses

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La recherche, qu’elle soit spirituelle ou bien scientifique, commence toujours par une question. Et comme le disait Arnaud Desjardins : ‘ une question doit correspondre à une demande intérieure très forte, sinon nous demeurons dans le domaine du mental et des conjonctures intellectuelles.’ Fort de ce fait, Patrock Mandala a interrogé trois grands auteurs sur des sujets clés qui nous concernent à propos de la voie spirituelle. Jean Yves Leloup, Gilles Farcet et le Dr Jacques Vigne ont donc répondu à soixante questions, très argumentées, au cours de passionnantes conversations sur l’essentiel. Tous les quatre témoignent, au delà de leurs brillantes approches philosophiques et théologiennes, de leur engagement profond et sincère sur une voie de quête intérieure , chacun la sienne, ancrée dans le quotidien? Ces amoureux de la sagesse nous donnent, dans ces dialogues surprenants, des réflexions fondamentales sur ce qui fonde le sens de la vie. Cent quatre vingt réponses qui éclairent notre chemin. (texte de 4 ème de couverture)

Emmanuelle Martin – La voix du coeur

« Listenig to that music I felt homesickness for a vanished world I was never a part of »

Emmanuelle Martin 1Autant l’avouer tout de suite. J’ai une grande admiration pour le talent et le parcours d’Emmanuelle Martin. A la voir si simple et souriante on ne prend pas immédiatement la mesure de son audace et de sa détermination. Partie à 19 ans vivre en Inde, elle a étudié pendant dix ans auprès de T.M. Krishna, l’une des sommités actuelles de la musique carnatique. Au terme d’un apprentissage qui ressemble beaucoup à une épreuve initiatique, cette jeune femme de 31 ans est aujourd’hui l’une des rares occidentales à avoir poussé aussi loin l’apprentissage du chant carnatique. Seul l’américain John B. Higgins était allé aussi loin en son temps. Mais ce qui m’impressionne peut-être le plus chez cette jeune femme c’est sa maturité. J’ai été conquis par son assurance, sa gentillesse et son absence de prétention. Je ne m’attendais pas nécessairement à cela de la part d’une artiste aussi accomplie.

Frédéric Blanc : Depuis plus de douze ans, tu consacres le meilleur de ton existence à l’étude du chant carnatique. Pourrais-tu commencer par nous définir en quelques mots ce qu’est le chant carnatique ?

Emmanuelle Martin :  En sanscrit, « musique carnatique » se dit : « Karnataka Sangeetham ». Une expression qui peut se traduire très simplement par : « musique de l’Inde du Sud ». La musique carnatique donne une place centrale au chant. Mais si l’on parle de « musique » carnatique et non de « chant » carnatique c’est que de nos jours le chanteur est très souvent accompagné par des instruments tels que le violon, les percussions (mridangam, ghatam, kanjira), la tampura etc. Le rôle de ces instruments est très important. J’aimerais finir en ajoutant que la musique carnatique est une musique très ancienne. Ses origines remontent au XIIème siècle.

F.B. : Y a-t-il autre chose que nous devrions savoir à propos de la musique carnatique ?

Emmanuelle Martin : Oui. Traditionnellement, la musique carnatique est une musique dévotionnelle voire carrément mystique. Elle est inséparable de la spiritualité hindoue. Les paroles de ces chants sont des poèmes qui célèbrent le divin sous la forme de certaines divinités du panthéon hindou. La musique et les paroles de ces chants ont été composées par des hommes très religieux. Par la suite, beaucoup d’entre eux ont même été considérés comme des saints. Chaque compositeur se voue à une divinité d’élection. Il va lui dédier la totalité ou la plus grande partie de son œuvre. Ces chants sont comme une conversation entre le dévot et son Dieu. C’est une manière pour lui de l’invoquer et d’exprimer le « languissement » qu’il éprouve à son égard.

F.B. : Tel que tu nous le décris, l’univers de la musique carnatique paraît se situer à des années lumières de celui d’une jeune française du XXIème siècle. Comment en es-tu venue à te prendre de passion pour cette musique ?

Emmanuelle Martin :  Si seulement je le savais ! (rires) Faute de mieux, je vais te répéter l’histoire que j’ai l’habitude de raconter à tous ceux qui me posent la même question… La première chose à savoir c’est que je viens d’une famille de musiciens professionnels. Mon père est hautboïste et ma mère violoncelliste. Il y a une trentaine d’années environ, à peu près au moment de ma naissance, mon père s’est pris de passion pour la musique carnatique. Arnaud Desjardins lui a donné les coordonnées de Savitri Nair, une grande spécialiste de la danse et de la musique indienne qui habite et travaille à Paris. Mon père a fini par rejoindre son groupe d’élèves au début des années 80. Il est par la suite devenu l’élève de Seetarama Sharma, un maître de musique résidant à Chennai (Madras). Aujourd’hui encore, mon père entretient un lien de cœur vivant et profond avec le monde de la musique carnatique.

F.B. : Tu as donc été bercée toute jeune par les classiques de la musique carnatique.

Emmanuelle Martin : Non. Pas du tout. Je ne suis pas tombée tout bébé dans l’univers de laEmmanuelle Martin 2 musique carnatique… C’était présent, bien sûr, mais pas plus que ça. Je dois préciser qu’enfant, je n’avais pas d’attirance particulière pour la musique indienne. Le chant carnatique m’était assez insupportable. Quand mon père en écoutait, je le suppliais d’éteindre cette musique « horrible ». (rires) Mes réactions de rejet pouvaient être très violentes. Je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi je réagissais comme ça. Tout ce que je sais, c’est que cette musique faisait lever en moi beaucoup de peurs et de colère. C’était viscéral. En même temps, quand j’entendais la tampura, je me sentais touchée d’une manière que je ne comprenais pas trop. J’essayais de l’étouffer un peu mais c’était indéniable. A l’époque, j’étais fascinée par le flamenco. J’aimais également beaucoup la musique tzigane ou gipsy. J’écoutais aussi du blues… Mais le flamenco ça a vraiment été mon rêve…

F.B. : A quel âge as-tu commencé ton apprentissage de la musique ?

Emmanuelle Martin : Comme je l’ai dis, je viens d’une famille de musiciens… J’ai donc commencé à jouer de la musique très jeune. J’ai dû commencer le piano à l’âge de quatre ans. Le chant a toujours été ma vraie passion. Petite fille, je chantais du matin au soir… Ça commençait parfois au réveil. J’ouvrais les yeux et je chantais à tue-tête (rires). Il m’arrivait aussi souvent d’improviser.

F.B. : Quels styles de chant as-tu étudié ?

Emmanuelle Martin : Enfant, j’ai fait beaucoup de chant lyrique. J’ai longtemps fait partie de la maîtrise de l’Opéra de Nantes. Adolescente, je me suis cherchée. J’ai chanté avec des amis dans des groupes… Quand j’ai pris des cours de flamenco à Paris, j’en ai aussi profité pour m’initier un peu au chant indien traditionnel. Juste histoire de voir… Mais à l’époque, ça n’a pas pris… J’étais une ado très révoltée et je ne voulais surtout pas faire comme mon père… (rires)

F.B. : Comment en es-tu finalement venue à étudier le chant carnatique ?

Emmanuelle Martin : Quand mon père étudiait auprès de Seetarama Sharma, il s’était lié d’amitié avec un très jeune élève du nom de T.M. Krishna. A dix ans, c’était une sorte d’enfant prodige. Il était brillant et incroyablement doué pour la musique. En 2004, Krishna est venu passer une semaine de vacances chez nous. Mon père a alors énormément insisté pour que je prenne au moins un cours de chant avec lui. Il s’est donné beaucoup de mal pour me faire prendre conscience que Krishna était devenu un très grand musicien et qu’il serait stupide de laisser passer cette opportunité. Moi, ça ne m’intéressait pas ! Plus mon père insistait et plus je lui résistais. (rires) Au bout de quelques jours, j’ai fini par me rendre à l’évidence. Dès que Krishna ouvrait la bouche, je sentais que mon attention se focalisait entièrement sur lui. J’étais littéralement fascinée par sa présence. Je me souviens que je rentrais exprès du lycée pendant la pause de midi pour l’entendre parler dix minutes. Si j’avais de la chance, il se mettait à chanter… Finalement, j’ai accepté de prendre un cours avec lui. Je ne le faisais plus pour faire plaisir à mon père mais parce que cela s’imposait à moi.

F.B. : Comment s’est déroulé ce premier cours ?

Emmanuelle Martin : Oh, très simplement. Krishna m’a demandé d’interpréter un morceau simple, un truc pour débutants… J’ai commencé à le chanter d’une petite voix doucereuse car pour moi, la musique carnatique était un genre doux et apaisant. Soporifique… Au bout de deux notes, Krishna m’a fait taire. Il dit : « Mais qu’est-ce que tu fais ? Je t’ai entendu t’engueuler ce matin avec ta mère dans l’escalier. Tu étais au troisième étage et elle au rez-de-chaussée. Je suis donc bien placé pour savoir que tu as beaucoup plus de coffre que ça ! Alors ne te pose pas de questions. Ouvre simplement la bouche et chante ! » Il a réussi à m’ouvrir la voix. Il m’a montré que je pouvais monter dans les aigus sans passer en voix de tête. Ça a été une révélation. Je me suis dis que si la musique carnatique pouvait s’interpréter avec cette voix là alors ça changeait tout ! Les choses se sont encore précisées après le deuxième cours.

F.B. : C’est à dire ?

12800190_1673498149555637_8649329146754242393_nEmmanuelle Martin : Après ce deuxième cours, Krishna s’est attardé pour admirer la très belle collection de tampuras de mon père. Il a pris l’une des plus belles et a commencé à jouer. Moi, j’étais fatiguée. J’en avais franchement marre. Je n’avais pas envie de m’éterniser. J’avais cours le lendemain matin et le bac n’était pas très loin… Je trépignais, debout, prête à partir au premier signal tandis que Krishna était assis et jouait la tampura comme s’il avait l’éternité devant lui. Puis il s’est mis à chanter. A ce moment là, il s’est produit comme un déclic. C’était une sensation physique… Je sais pas trop comment en parler… En tout cas, j’ai compris qu’il fallait que je reste et que, pour une fois, je mette un peu en sourdine mon personnage d’ado révoltée… Krishna continuait à chanter. Ce que j’ai ressenti en l’écoutant était tout simplement incroyable. Je n’avais jamais rien éprouvé de semblable auparavant. Les seules expériences qui pouvaient s’en rapprocher, c’étaient les moments, qu’enfant, j’avais passés auprès d’Arnaud Desjardins ou, plus tard, et de manière encore plus intense, ceux que j’ai passés en compagnie de Lee Lozowick. Mais là, c’était encore plus fort. Une véritable explosion ! J’ai commencé à pleurer. D’abord quelques larmes pudiques. Mon père était avec nous dans la pièce et je n’allais tout de même pas me monter vulnérable devant lui… Alors je m’essuyais discrètement les yeux en me cachant comme je pouvais… (rires)… Et puis c’est devenu incontrôlable. J’ai dû aller chercher le rouleau de sopalin parce que je pleurais comme une madeleine…

F.B. : Qu’est-ce qui te touchait tellement à ce moment là ?

Emmanuelle Martin : Difficile à dire… Krishna n’a pas chanté longtemps. Quarante minutes à tout casser. Il était à deux mètres de moi. Il ne chantait aucun morceau en particulier. Il improvisait dans différents ragas. A ce moment là, il n’était pas du tout en représentation. Il ne portait aucune tenue particulière. Il était simple, naturel, sans aucun artifice. Krishna est quelqu’un de très talentueux. Il a énormément de charisme. Au début, j’étais donc en admiration devant LUI. Je pensais : « mais qu’est ce qu’IL chante bien ». Au bout d’un moment, la musique a pris totalement le dessus. J’avais l’impression que Krishna s’était effacé en tant qu’interprète. Il ne restait plus que la musique. Krishna se laissait traverser par la musique. On avait basculé dans un domaine totalement différent. Ce soir là, j’ai entendu la musique comme je ne l’avais jamais entendue avant. C’est comme si je découvrais son vrai visage. Je faisais l’expérience de la beauté pure. C’est à ce moment là que j’ai commencé à aimer la musique carnatique. Je n’avais plus le choix.

F.B. : C’est là que tu as pris ta décision ?

Emmanuelle Martin : Entendre Krishna chanter ce soir là a été une ouverture extraordinaire. C’est tout simplement le moment le plus important de ma vie. J’ai eu du mal à mettre des mots dessus… Je me souviens avoir fait plusieurs dessins pour essayer d’expliquer à mon père ce que j’avais vraiment vécu. Tout ce que je peux te dire aujourd’hui, c’est que pour la première fois de ma vie, j’étais absolument certaine de quelque chose. Cela faisait déjà quelques années que je me demandais ce que j’allais faire après le bac. Est-ce que j’allais faire de la musique, des études de lettres ou tout autre chose ? Je pouvais aussi commencer par voyager un peu… Ce soir là, j’ai su que la seule chose que j’avais à faire était d’aller à la source de cet art. J’avais trouvé mon maître. J’allais me donner totalement à l’apprentissage de la musique carnatique. Tout le reste allait nécessairement suivre. C’était vraiment la confiance absolue. J’ai vécu les mois suivants dans une joie parfaite. Je me sentais vivante. Tout était clair, facile… J’avais l’impression que mon esprit était ouvert à 360 degrés.

F.B. : Je suppose qu’après ça tu es partie directement rejoindre T.M. Krishna en Inde ?

Emmanuelle Martin : Quasiment. J’ai d’abord passé mon bac puis je suis partie en Inde au mois11012425_1640900012815451_608642128017612515_n d’août. En compagnie de deux grandes amies, j’ai commencé par effectuer un pèlerinage qui nous a amené à sillonner le pays sur les traces d’Arnaud Desjardins. J’ai débarquée à Chennai (Madras) en septembre. Je ne savais pas du tout comment les choses allaient se passer. Je savais simplement que j’allais désormais me consacrer corps et âme à la musique carnatique. Après 6 mois, j’ai profité d’une absence de mon prof pour rentrer quelques temps en France. Quand je suis revenue en Inde, il était clair que j’allais m’y installer pour un bon bout de temps. Je me suis immédiatement mise à la recherche d’un appartement, j’ai commencé à acheter des meubles… Au final, je suis restée 10 ans. Comme Krishna voyageait souvent aux Etats-Unis, je rentrais en France une à deux fois par an pour quelques semaines… Au cours de mon apprentissage, il y a aussi eu quelques moments très difficiles. J’ai donc fait quelques poses imprévues. Je me disais : « Bon, là je prends trois semaines et je rentre me ressourcer en France. » Dans l’ensemble ces dix ans ont tout de même été une période d’immersion totale dans la culture indienne.

F.B. : L’Inde est un pays très différent de la France. Par bien des aspects, sa culture nous reste incompréhensible. Le fait de s’y installer doit être un sacré dépaysement. Comment s’est passée ton insertion ?

Emmanuelle Martin : C’est vrai…L’Inde est un monde vraiment à part… C’est très différent de l’Occident… Pour une française, ça n’est pas évident de s’y intégrer. J’ai cependant eu de la chance… J’ai découvert le pays relativement jeune. La première fois que je suis allée là bas, j’avais quinze ans. Quand j’ai décidé de m’y installer j’en avais 19. A cet âge, j’étais encore assez ouverte… malléable… Ce qui m’a beaucoup facilité les choses, c’est qu’à cette époque Krishna devait avoir 27 ou 28 ans. C’est particulièrement jeune pour un prof… Son milieu social d’origine a également eu son importance. Krishna est un brahmane. Il appartient une classe sociale élevée. Il y a longtemps que sa famille est en lien avec l’Occident… Lui même habite dans une grande ville et se produit régulièrement partout dans le monde… Tout ça m’a grandement aidée. Ce n’est pas comme si j’étais allée étudier auprès d’un vieux maître obscur habitant dans un minuscule village complètement coupé du monde…

F.B. : Comment as-tu été acceptée par les autres élèves de T.M. Krishna ?

Emmanuelle Martin : Avec les autres élèves ça a été une aventure… (rires)… Les difficultés auxquelles j’ai été confrontée étaient principalement d’ordre relationnelles. Elles prenaient racine dans la différence radicale qui sépare la mentalité indienne de la mentalité occidentale… A certains moments, on ne se comprenait vraiment pas… Les indiens ont par exemple une manière très différente de gérer les conflits. En bonne française, dès que je sentais une tension, j’allais voir les personnes concernées et je leur disais : « Bon, il y a quelque chose qui ne va pas. Est-ce que vous voulez qu’on en parle ? » Et eux, ils ouvraient de grands yeux. Ils ne voyaient pas de quoi je voulais qu’on parle. Quand il y a un problème, on se contente de ne pas en parler. On ne s’adresse plus la parole pendant des jours, des semaines ou des mois. Et puis un jour, la tension disparaît d’elle même (rires)… Bon et puis il y a les jalousies et les rivalités qui surgissent toujours entre les élèves d’un maître charismatique. Cela m’a parfois beaucoup fait souffrir. Il faut s’imaginer que là bas, Krishna, sa famille et ses élèves représentaient la totalité de mon monde. Mais ce genre de frictions sont inévitables dès qu’on cesse de se protéger en restant à l’extérieur. J’ai choisi de plonger dans le bain et je ne le regrette pas. Aujourd’hui tous ces gens sont un peu comme ma famille.

F.B. : Comment as tu fait pour tenir dans les moments difficiles ?

Emmanuelle Martin : L’une des choses qui m’ont le plus aidées, c’est que je n’ai jamais douté de mon choix. A mes yeux, ma présence auprès de Krishna tenait de l’évidence. Je ne me suis jamais posé de questions à ce sujet. Je savais que j’étais à ma place. C’est ça qui m’a donné la force de surmonter toutes les difficultés qui se sont présentées… Pendant ces années, j’ai reçu un très grand soutient de la part de mes parents et de quelques amis dont je suis très proche. Je leur dois énormément. C’est particulièrement le cas de Lee Lozowick qui m’a toujours encouragé à poursuivre dans mon aventure. Il a joué un rôle essentiel à certains moments critiques où tout aurait pu s’arrêter ! La persévérance dont j’ai fait preuve à l’égard de cette pratique n’a pas toujours été comprise. Certaines personnes me demandaient parfois pourquoi je m’infligeais toues ces épreuves. Lee a toujours compris l’importance que cette musique avait pour moi. Dans mes moments de doutes, il me répondait toujours : « Yes… Just keep on going on !!!! »

F.B. : Pourrais-tu nous parler un peu des conditions dans lesquelles tu as étudié ?

Emmanuelle Martin: Auprès de Krishna, j’ai étudié la musique de manière traditionnelle. J’ai noué avec lui une véritable relation guru/shishya (maître/élève). En pratique cela veut dire que j’ai été totalement intégrée dans sa vie familiale. Même si j’avais mon propre appartement, j’étais avec lui et sa famille quasiment du matin au soir. En tout cas pendant les six ou sept premières années… J’accompagnais Krishna dans beaucoup de ses déplacements. Au bout d’un certain temps, la famille et les élèves de Krishna ont pris conscience que je n’étais pas là en touriste. J’ai donc cessé d’avoir un statut à part… Tout le monde s’est mis à me traiter comme une indienne, je veux dire l’une des leurs. D’un certain point de vue, c’était comme si notre différence culturelle, très palpable au début, disparaissait peu à peu au fil des années. Elle n’est maintenant plus qu’un lointain souvenir. Ils ne font plus de différence… Je peux dire que cela a été un cadeau très précieux parce que cela m’a permis de m’intégrer à leur milieu, à leur culture. J’ai vraiment pu vivre les choses de l’intérieur.

F.B. : Intéressons-nous maintenant à la musique en elle même. Tu nous as dis au début de cet entretien qu’à l’origine, la musique carnatique était une musique dévotionnelle. Est-ce toujours le cas aujourd’hui ? Je précise ma question ; en Occident, l’œuvre d’un Jean-Sébastien Bach comporte une grande majorité de compositions religieuses. Aujourd’hui, ses cantates et ses passions sont cependant interprétées à l’intention d’un public qui s’intéresse presque exclusivement à leurs qualités esthétiques. En va-t-il de même pour le chant carnatique dans l’Inde contemporaine ?

12370804_1650001481905304_8572251375958155046_oEmmanuelle Martin : Exactement. Il faut cependant se souvenir que dans l’Inde d’aujourd’hui, l’hindouisme est beaucoup plus vivant que le christianisme en Europe. Ses rituels imprègnent toujours la vie quotidienne de nombreux indiens modernes. Cette influence se fait donc aussi sentir dans le domaine de la musique… Un certain nombre de jeunes musiciens avec lesquels je suis en contact, veulent cependant nier la dimension spirituelle du chant carnatique au profit de ses seules qualités esthétiques. Ils clament à tout bout de champ qu’il ne faut accorder aucune importance au sens des textes et que la musique carnatique n’a pas de liens véritables avec la religion hindoue. C’est très « fashion » comme prise de position. (silence)… Au début, je ne me préoccupais pas beaucoup du sens des textes. Mon maître me disait que je devais me concentrer sur la musique et que le reste finirait par suivre… C’est ce que j’ai fait. Cela m’était d’autant plus facile, qu’à l’époque, ces textes ne me parlaient pas vraiment. Petit à petit, les choses ont changé. J’ai commencé par prendre conscience que tel texte décrit précisément les attributs du dieu Ganesh par exemple et que tel autre est dédié à Sarasvati. Cela a contribué à une relation de plus en plus intime avec ces chants. Il m’arrive même de sentir de manière mystérieuse « la présence » de la divinité à laquelle ils sont dédiés. En 2010, j’ai rencontré un artiste d’un très grand talent qui se consacre en priorité à la représentation des grandes divinités du sud de l’Inde. Nous travaillons donc tous deux dans le même domaine : celui de l’art sacré et particulièrement celui du Tamilnadu. A ses yeux, ces dieux et ces déesses ne sont pas seulement des symboles ou de belles images. Elles sont bel et bien vivantes… A sa manière, il m’a aidée à approfondir la compréhension que j’ai de mon art. Même si la musique carnatique est extraordinairement riche et belle en elle-même, elle ne peut, selon moi, pas être uniquement considérée comme une musique esthétique. C’est une musique de prière et de méditation. Elle sera d’autant plus bouleversante si celui qui l’interprète est authentiquement en relation avec le divin. C’est bien sûr plus facile à dire qu’à faire ! (rires)

F.B. : Comment est-elle perçue en Inde ?

Emmanuelle Martin : J’ai l’impression qu’un certain sens du sacré est en train de se perdre en Inde. Aujourd’hui beaucoup de concerts ont lieu sur des scènes dont le fond est occupé par un grand écran sur lequel clignotent les logos des sponsors qui financent l’événement. Dans la salle, les gens parlent entre eux pendant le concert, ils lisent le journal, répondent au téléphone et n’arrêtent pas de se lever pour aller chercher ceci ou cela…

F.B. : Les paroles des chants que tu interprètes sont profondément ancrées dans la culture hindoue. Comment peuvent-elles toucher un public qui ignore souvent tout de cette religion ?

Emmanuelle Martin : C’est une bonne question… Je me la pose depuis longtemps… Je me la suis d’ailleurs à nouveau posée hier soir avant d’entrer sur scène… (rires)… La lecture d’un texte de Gurdjieff m’a beaucoup éclairée. Il y parle de ce qu’il appelle l’art objectif. Selon lui, certaines formes d’art sont objectives. Même si cet art est complètement étranger à ta culture, même si tu ne sais pas vraiment l’apprécier, le seul fait d’être en contact avec une œuvre de ce genre affecte ton être à un niveau très profond. Elle contribue subtilement à ta transformation. Elle t’aide à te tourner vers le divin. Ça ne m’empêche pas de me poser beaucoup de questions. J’ai parfois des moments de découragement. Je me dis : « à quoi bon ? » J’ai bien conscience que pour les occidentaux, la musique carnatique n’est pas facile d’accès. Depuis deux ans que je donne des concerts en Occident, je constate malgré tout que cette musique peut bouleverser des gens qui n’ont strictement aucun lien avec elle et qui ne connaissent rien à la culture qui l’a vue naître. Je réfléchis à la meilleure manière de communiquer l’essence de cette musique au public occidental. Je me demande en particulier comment partager le sens des textes. C’est une question qui me passionne. Pour l’instant je n’y ai pas encore apporté de réponse définitive. Je suis toujours en recherche…

F.B. : Comment vois-tu l’avenir de la musique carnatique ?

Emmanuelle Martin : Chaque forme de musique est une entité vivante et intelligente. C’est particulièrement le cas de la musique carnatique. Elle vient du fond des âges. Alors que beaucoup d’autres styles musicaux ont péri au fil des siècles, le chant carnatique a toujours su s’adapter à de nouveaux environnements. Avant l’arrivée des colons anglais, les concerts de musique carnatique avaient lieu dans les temples. Ils pouvaient durer huit heures ou bien davantage. Pendant la période coloniale, la musique carnatique s’est adaptée aux goûts et aux cadres mentaux des Anglais. Elle était désormais écoutée dans des salles de concert tout comme les œuvres de Mozart, de Beethoven ou de Brahms. La durée des représentations a été réduite à environ deux heures et demie. Selon moi, ce nouveau format ne convient pas vraiment à la musique carnatique. Il lui a au moins permis de rester vivante. Peut-être que pour survivre dans le monde de demain, la musique carnatique devra se transformer encore plus radicalement. Je ne sais pas.

F.B. : A chaque fois que je t’ai vue en concert tu portais un sari. C’est très beau et ça te va très bien. N’as tu cependant pas peur que le public occidental perçoive cette tenue comme une sorte de déguisement exotique et que cela l’empêche de concentrer son attention sur l’essentiel ?

Emmanuelle Martin : Je me suis souvent posé la question en effet. Cet aspect me touche d’autant plus que j’ai toujours été agacée par les occidentaux qui se déguisent en indiens. Certains se donnent même beaucoup de mal… (rires)… En théorie, il serait tout à fait envisageable pour moi de jouer cette musique en jeans par exemple. Je l’ai fait lorsque j’ai brièvement travaillé avec le Workcenter de Jerzy Grotowsky et Thomas Richards. Jusqu’à aujourd’hui, j’ai cependant choisi de rester en sari. A mes yeux, c’est simplement un costume de scène. Un peu comme le queue de pie pour les musiciens classiques… Cela pourrait changer…

F.B. : Après dix ans d’apprentissage intensif, comment es-tu perçue dans le monde de la musique carnatique ?

Emmanuelle Martin : Il faut savoir que dans le monde de la musique carnatique, et 12977078_1689806327924819_6116880821981918638_oparticulièrement a Chennai il y a une hiérarchie très stricte. Ça marche par paliers. Aujourd’hui, je suis encore dans le groupe des débutants. J’ai encore beaucoup de travail pour affiner et approfondir tous les aspects de mon art. En ce qui concerne la manière dont le public indien me perçoit c’est difficile à dire. Le mieux serait peut-être de leur demander… (rires)… Ce que je peux dire, c’est que pendant mes dix années d’apprentissage, j’ai eu très souvent l’occasion d’accompagner mon maître sur scène. Cela m’a donné l’opportunité de côtoyer les plus grands maestros de la musique carnatique. Toutes générations confondues. Un certain nombre d’Indiens peuvent donc avoir un à priori positif à mon égard… (silence)… Oui, je sens un certain respect de la part des indiens… D’un certain côté, ça les fascine que je sois blanche. Mais ça les rend aussi un peu dubitatifs… Je me souviens d’une femme qui m’a dit : « Tout est parfait. Le seul problème c’est ta couleur de peau. » Pour sa part, Krishna ne considère pas que mes origines soient un handicap. Il ne fait aucune différence entre ses autres élèves et moi… (silence)… Quand je chante, je suis très impliquée. Je pense que les indiens reconnaissent ma passion et mon investissement. Reste à savoir si je vais continuer à évoluer musicalement ou si je vais commencer à stagner parce que je ne pourrai pas dépasser certaines limites. C’est ça qui va vraiment faire la différence. Du moins c’est ce que je suppose.

F.B. : Une dernière question pratique pour finir. Nos lecteurs peuvent-ils se procurer un disque de toi ?

Emmanuelle Martin : Il y a quelques années, j’ai enregistré un premier disque en Arizona. Il est en cours de réédition. Je travaille à un deuxième projet.

Crédit photo: photos 1 & 2: Laurent Belmonte, photo n°: 5 Lola Casamitjana

Demain sur Salamandre TV

Marie-Madeleine

Qui est Madeleine, la pécheresse de l’Evangile, qui vécut en Galilée il y a vingt siècles ?

« Marie-Madeleine est une femme multiple et contrastée : d’après la tradition, une riche bourgeoise, prénommée Marie (on dit aussi Myriam), sœur de Lazare et de Marthe, qui avait une propriété en Galilée, à Magdala, d’où elle reçut le surnom de Madeleine ; une pécheresse aux longs cheveux qui, toute en pleurs, avait pris la liberté de répandre un parfum précieux sur la tête et les pieds de Jésus (pieds qu’elle arrosait de ses larmes) lors d’un dîner qu’il prenait dans la maison de Simon le pharisien ; une ex-malade possédée par sept démons et que Jésus avait guérie par sa parole ; une disciple fidèle qui le suivit sur les routes de Galilée jusqu’à sa mort ; une des femmes qui assistèrent à la crucifixion le vendredi saint ; une femme aimante endeuillée qui porta des aromates pour oindre le corps de Jésus dans le sépulcre et ne le trouva pas ; celle qui fut la première de tous les disciples à « avoir vu le Seigneur » après sa mort, le premier témoin de la résurrection.

« Marie-Madeleine incarne tous les aspects de la femme, du plus charnel au plus spirituel. Elle condense plusieurs figures : Marie de Magdala, alias Madeleine, Marie la pécheresse et Marie de Béthanie. Bien que certains exégètes aient considéré qu’il s’agit de trois femmes différentes, il est plus convaincant de suivre des docteurs de l’Eglise comme Saint Augustin, Saint Grégoire le Grand, saint Thomas d’Aquin, qui considèrent que les trois Marie n’en représentent qu’une seule surnommée Madeleine, en qui se réunissent plusieurs aspects : pécheresse, possédée, pure, contemplative, compagne du Christ, mystique faisant des miracles.